Lockerbie, suite et fin

Écrit par Ridha Kéfi

Pour obtenir la levée définitive de l'embargo qui frappe son pays depuis 1992, Kadhafi accepte d'endosser la responsabilité de l'attentat contre l'avion de la PanAm. Et de verser 2,7 milliards de dollars aux familles des victimes.

Le 14 août au soir, les avocats des familles des victimes de l’attentat contre le Boeing 747 de la PanAm au-dessus du village écossais de Lockerbie (Grande-Bretagne), qui a fait 270 morts en décembre 1988, envoient des e-mails triomphants à leurs clients : « Grande nouvelle ! Après onze heures de discussion, aujourd’hui, à Londres, nous avons signé un accord de dépôt avec la délégation libyenne et la Banque des règlements internationaux [BRI, basée à Bâle, en Suisse]. Nous espérons que les 2,7 milliards de dollars [près de 2,4 milliards d’euros, le montant global des indemnités promises par la Libye aux familles des victimes] seront bientôt déposés auprès de la BRI et que le gouvernement libyen enverra au Conseil de sécurité de l’ONU une lettre reconnaissant sa responsabilité [dans cet attentat]. Quand ces deux événements se seront produits, nous espérons que le Conseil de sécurité fera passer une résolution levant ses sanctions contre la Libye, ce qui permettra le paiement [d’une première tranche] de 4 millions de dollars par famille. Notre travail en Europe est fini, et nous rentrons demain à New York. »

L’annonce de cet accord n’a surpris personne : ses termes ont fait l’objet d’une discussion serrée, deux jours auparavant, à Londres, entre des représentants des gouvernements américain, britannique et libyen. La veille de cette réunion, le Guide de la Jamahiriya, Mouammar Kadhafi, avait affirmé, dans l’édition européenne du magazine Time, que son pays reconnaîtrait « au moins une responsabilité partielle dans l’attentat de Lockerbie ». Une semaine auparavant, il avait annoncé sur la chaîne de télévision américaine ABC que cette affaire était « proche de sa conclusion ». « Les experts ont trouvé une formule, mais je n’en ai pas les détails », avait-il ajouté. Ce qui avait fait dire à Glenn Johnson, président de l’Association des familles des victimes : « Il semble que les Libyens, qui avaient traîné des pieds pendant des années, veulent soudain accélérer les choses. »

En réalité, la Libye essaie depuis plusieurs années de faire lever l’embargo aérien et sur les armes qui lui a été imposé par les Nations unies depuis 1992 pour sanctionner son rôle présumé dans l’attentat de Lockerbie. Elle a ainsi livré, en 1999, après s’y être longtemps refusée, les deux suspects dans cet attentat, Abdelbasset el-Megrahi et Lamine Khalifa Fhima, tous deux jugés en Écosse en 2001. Le premier, reconnu coupable, a été condamné le 31 janvier 2001 à la prison à vie, tandis que le second a été acquitté.

L’embargo a été suspendu en avril 1999, mais il n’a pas été levé pour autant, à cause notamment d’une forte opposition des États-Unis, qui exigeaient du gouvernement libyen qu’il reconnaisse officiellement sa responsabilité dans l’attentat. Soucieux de rompre la glace avec les États-Unis, le Guide libyen a fait un grand effort sur lui-même pour troquer son image de leader révolutionnaire, bailleur de fonds des groupes extrémistes, contre celle d’un pacifiste, ennemi du terrorisme. Il a ainsi été parmi les premiers dirigeants arabes et musulmans à condamner les attentats du 11 septembre 2001, et à approuver – implicitement – les bombardements américains en Afghanistan. Les services de renseignements de son pays ont également livré à leurs homologues américains des informations utiles sur les réseaux terroristes, dont celui d’el-Qaïda. Le leader libyen, qui n’a jamais caché son hostilité aux accords d’Oslo et aux négociations de paix israélo-palestiniennes, n’a pas manqué de proposer son propre plan de paix sur la base d’un seul État pour les deux peuples baptisé « Isratine ». Par ailleurs, Kadhafi, qui ne voit pas d’un bon oeil la présence des troupes américaines en Irak, s’est bien gardé, jusque-là, de donner libre cours à son antiaméricanisme habituel, réservant ses piques aux dirigeants arabes, et surtout saoudiens, ses nouveaux souffre-douleur. Last but not least : en février dernier, Najat el-Hajjaji, ambassadeur de Libye auprès des instances de l’ONU à Genève, s’est entretenue pendant plus d’une heure avec son homologue israélien Yaacov Lévy. Cette première rencontre officielle entre les représentants des deux pays n’a pas été peu appréciée à Washington.

Cet accès de pacifisme de la part des Libyens n’a pas tardé à donner ses fruits. Réunis le 12 mars à Londres, en présence de William Burns, secrétaire d’État adjoint américain, des représentants des gouvernements libyen, américain et britannique ont défini les grandes lignes d’un accord pour l’indemnisation des familles des victimes de l’attentat de Lockerbie. Le 29 avril, lorsque la parenthèse de la guerre en Irak a enfin été fermée, Tripoli a annoncé, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Abderrahmane Chalgham, qu’il accepte d’endosser la responsabilité civile « pour les actions de ses fonctionnaires dans l’affaire de Lockerbie ». Réponse de Washington : « La Libye sait ce qu’elle doit faire, il n’y a pas de raccourcis. »

Le 15 août, l’adjoint de l’ambassadeur libyen auprès des Nations unies a remis une lettre de trois pages à son homologue syrien, dont le pays préside le Conseil de sécurité. Dans cette lettre, le gouvernement libyen reconnaît officiellement, quoique partiellement et de manière elliptique, sa responsabilité dans l’attentat de Lockerbie. « La Libye a facilité, en sa qualité d’État souverain, le passage en justice des deux suspects inculpés dans l’attentat contre le vol 103 de la PanAm et accepte la responsabilité des actes de ses propres responsables », est-il notamment écrit. Les Libyens affirment par ailleurs « avoir organisé le paiement d’une compensation appropriée [pour les familles des victimes de l’attentat] », précisant que « des instructions ont été émises pour transférer dans les jours à venir la somme nécessaire ». Enfin, ils se disent disposés « à coopérer dans le combat international contre le terrorisme », promettent de « s’abstenir de se mêler à un quelconque acte de terrorisme » et s’engagent « à prendre part aux efforts visant à traduire en justice tout suspect ».

Commentant la position de son pays, Abderrahmane Chalgham a déclaré à la chaîne satellitaire qatarie Al-Jazira : « Du point de vue libyen, il ne s’agit pas de compensations, mais d’un achat de la levée des sanctions. » Et d’expliquer : « À cause des sanctions internationales et américaines, nous perdons chaque année des milliards de dollars, et c’est faire preuve de sagesse et de courage, et servir notre intérêt national, que de payer la somme de 2,7 milliards de dollars et de refermer ce dossier. » À le croire, la lettre au Conseil de sécurité ne contient pas une reconnaissance de l’implication du gouvernement libyen dans l’attentat de Lockerbie, mais l’acceptation par la Libye de la responsabilité des actes de certains de ses ressortissants. La nuance peut paraître insignifiante. Pour les Libyens, elle est d’importance.

Le 16 août, John D. Negroponte et Emry Jones Parry, représentants permanents des États-Unis et du Royaume-Uni auprès de l’ONU, ont remis à leur tour au Conseil de sécurité une lettre indiquant que leurs gouvernements « sont disposés à autoriser la levée » des sanctions internationales contre la Libye. Dans une déclaration à la presse, l’ambassadeur britannique a estimé que le document libyen « énonce très clairement ce que nous croyons être sa responsabilité, et le gouvernement britannique pense, tout comme son homologue américain, qu’il honore ainsi ses engagements [vis-à-vis des Nations unies] ».

Deux jours plus tard, le représentant de Sa Majesté a déposé au Conseil de sécurité un projet de résolution appelant à la levée immédiate des sanctions imposées à la Libye. Dans son deuxième paragraphe, la résolution dissout la commission mise en place pour surveiller la mise en oeuvre de ces sanctions, alors qu’un troisième supprime officiellement ce sujet des travaux du Conseil.

La résolution a buté cependant sur l’intransigeance de la France, qui souhaite, au nom de l’équité, que les familles des 170 victimes de l’attentat contre le DC-10 de la compagnie française UTA en 1989, au-dessus du désert du Ténéré, au Niger, et qui a aussi été attribué à la Libye, bénéficient des mêmes conditions financières que celles accordées à celles des victimes de Lockerbie.

Autre problème : la position de Washington, malgré son apparente clarté, n’en présente pas moins quelque ambiguïté. Car, tout en se disant disposés à ne pas s’opposer à la levée des sanctions internationales contre la Libye, si ce pays respecte scrupuleusement ses engagements vis-à-vis des familles des victimes de l’attentat de Lockerbie, les responsables américains continuent de mettre en avant leurs inquiétudes quant au programme d’armement libyen, notamment celui relatif aux armes de destruction massive, aux atteintes aux droits de l’homme commises dans ce pays et à l’activisme de Tripoli en Afrique. Ils ont même laissé entendre qu’ils pourraient s’abstenir lors du vote de la résolution britannique. En affirmant, par ailleurs, que la levée des sanctions des Nations unies ne débouchera pas nécessairement sur une levée de celles décrétées par les États-Unis, ils laissent entendre également que leur position à l’égard de la Libye ne changera pas tant que des modifications concrètes ne seront pas enregistrées dans la gestion libyenne de ces trois dossiers. Traduire : la levée des sanctions ne suivra pas immédiatement le versement des indemnités. Elle fera l’objet de négociations ultérieures. Cela n’est pas de nature à rassurer les Libyens, dont on comprend l’empressement à régler définitivement ce problème qui a valu à leur pays d’être mis au ban de la communauté internationale durant près de quinze ans.

« Nous voulons oeuvrer avec les Américains dans le sens d’une amélioration des relations bilatérales », a assuré sur CNN le chef de la diplomatie libyenne. « Nous sommes confiants qu’une fois nos relations normalisées, nous coopérerons et parviendrons à découvrir ce qui s’est passé et la preuve exacte de ce qui s’est tramé », a-t-il ajouté. Seif el-Islam Kadhafi, fils du Guide libyen, a expliqué, pour sa part, dans une interview à la chaîne satellitaire émiratie Al-Arabiya : « La Libye ne veut causer de problème à aucun pays, surtout pas aux États-Unis, et je ne pense pas que les États-Unis ont des plans secrets contre la Libye. […] Nous devons ouvrir le dialogue avec l’Amérique et essayer d’améliorer nos relations avec elle, car tous les pays dans la région et dans le monde suivent la politique américaine. »

En fait, l’administration Bush est encore divisée sur l’opportunité de la levée des sanctions américaines contre Tripoli. Les fonctionnaires du département d’État ne voient que des avantages à arrimer la Libye au reste du monde, alors que les pétroliers ne cessent de lorgner ses vastes réserves d’or noir. En face, les faucons du Pentagone et de la Maison Blanche continuent d’affirmer que le régime du colonel Kadhafi tente toujours de se doter d’armes de destruction massive. Ils reprochent aussi à Tripoli d’avoir récemment fourni des armes à l’ex-président libérien Charles Taylor.

Les sanctions américaines contre Tripoli resteront donc en vigueur, et la Libye ne sera pas rayée de sitôt de la liste du département d’État des pays soutenant le terrorisme. Pour avoir des relations formelles, correctes à défaut d’être cordiales, avec les Américains, les Libyens doivent donc persévérer sur la voie des réformes politiques. Le colonel Kadhafi le sait bien, qui a procédé, le 12 juin, au remplacement de l’ex-Premier ministre, M’barek Echamekh, incapable, selon lui, de mettre en oeuvre les décisions relatives à la privatisation, au renforcement du secteur privé et à l’accueil des investissements étrangers, par Chokri Ghanem, ancien ministre de l’Économie et du Pétrole, un fervent défenseur de l’économie de marché et de l’insertion de son pays dans les flux des échanges mondiaux. Cette nomination a été présentée comme un gage de bonne volonté en direction des pays occidentaux et, surtout, des États-Unis, qui ne cessent d’exiger une libéralisation de la vie économique et politique dans le pays, prélude à une normalisation des relations entre Tripoli et Washington.