Nina Hayat

Écrit par Farid Alilat

La journaliste et écrivain franco-algérienne est décédée le 16 septembre à Paris.

Nina Hayat, de son vrai nom Aïcha Belhalfaoui, aura suivi les traces de son père, Mohamed Belhalfaoui, écrivain et conteur franco-algérien, jusque dans sa dernière volonté. Son souhait était en effet que son corps soit incinéré au cimetière parisien du Père-Lachaise et ses cendres dispersées aux vents du mont Valérien, à l’ouest de la capitale, à l’endroit même où celles de son géniteur l’ont été il y a douze ans. Journaliste, écrivain, poète et artiste, Nina Hayat s’est éteinte vendredi 16 septembre à l’âge de 56 ans, dans un hôpital parisien, emportée par un cancer qui lui rongeait les poumons depuis septembre 1999.

Née en 1949 à Oran, dans l’Ouest algérien, Nina Hayat a baigné très tôt dans l’univers des lettres. À peine âgée de 3 mois, elle quitte sa ville natale pour Paris où son père s’installe pour préparer une thèse sur la littérature orale maghrébine. On doit d’ailleurs à ce dernier d’avoir sauvé de l’oubli des trésors de la littérature orale du Maghreb qu’il a répertoriés dans son ouvrage La Poésie arabe maghrébine d’expression populaire. Poète vagabond, Mohamed Belhalfaoui a traduit diverses pièces de théâtre du répertoire universel en arabe dialectal. Sa traduction de Dom Juan de Molière a été jouée pour la première fois à l’Opéra d’Alger en octobre 1954, un mois avant le déclenchement de la guerre d’Algérie.
Intellectuel voyageur, Mohamed aura été également un homme de principes. En 1959, il est convoqué par les services du préfet de police Maurice Papon pour dispenser des cours d’arabe aux policiers chargés de mener les interrogatoires des nationalistes algériens dans les sous-sols de la préfecture. Scandalisé, il décline la proposition et part s’installer à Berlin-Est. Il retourne en Algérie en 1962, mais l’administration du parti unique FLN (Front de libération nationale) le trouve un peu trop subversif. Un jour, un ministre le convoque dans son bureau pour lui tenir ces propos : « Monsieur Belhalfaoui, soyez gentil, contentez-vous de percevoir votre salaire et faites-vous oublier. »
L’intéressé prend la recommandation à la lettre et s’exile à nouveau en France. Ses enfants l’accompagnent, mais Nina finira par revenir en Algérie. Férue de lettres comme son père, elle s’essaie au journalisme dans les années 1970, sur les ondes de la radio d’État de langue française Chaîne III. Femme indépendante et féministe révoltée, elle se sent à l’étroit dans une société écrasée par le poids des traditions. Elle prend ses valises et va vivre aux Seychelles. Pourquoi si loin ? Parce qu’elle a une âme de vagabonde et qu’elle a hérité de son père la soif de la découverte. Elle y croise celui qui deviendra son mari, Amar Abdelkrim, journaliste et surtout conseiller de James Michel, alors ministre de l’Information, aujourd’hui président de la République.
L’intermède seychellois dure jusqu’en 1985, puis le couple décide de revenir en France. Correspondante à Paris pour l’hebdomadaire Algérie Actualités, Nina se découvre une nouvelle passion : le vitrail. Au printemps 1990, alors qu’elle visite la cathédrale de Chartres, elle est éblouie par les rosaces et les éclats de lumière qui s’en dégagent. Elle décide de s’investir dans cet art, tout en s’attelant à l’écriture d’un roman. Sans trop d’espoir, elle envoie par courrier son manuscrit à une petite maison d’édition parisienne, Tirésias, qu’un ami lui a recommandé. Emballé, l’éditeur publie, en 1995, La nuit tombe sur Alger la Blanche, une chronique de la vie à Alger au temps de la terreur islamiste. Trois ans plus tard, Nina récidive avec Des Youyous et des Larmes.

En 2001, elle signe son livre le plus émouvant, L’Indigène aux semelles de vent. Clin d’oeil à Arthur Rimbaud auquel Mohamed Belhalfaoui aimait s’identifier, le roman est un portait tout en finesse et en dérision de ce père iconoclaste, qui « n’aura prêché qu’une religion, la religion du savoir ». Du père Mohamed et de la fille Nina-Aïcha, Amar Abdelkrim dira que « l’un et l’autre étaient d’éternels révoltés. Contre l’injustice, la haine et le racisme… ». Ils auront été aussi d’infatigables voyageurs.
Avant de s’éteindre, Nina Hayat a émis un second souhait : que la cérémonie d’incinération soit conduite avec des chants a cappella et qu’on écoute Barbara. Le titre de la chanson ? Dis quand reviendras-tu ?