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Le boom tunisien de la sécurité high-tech

Écrit par Walid Ben Sahbi

Systèmes d'alarme, vidéosurveillance, le secteur de la sécurité technologique est en très forte croissance. Une cinquantaine de sociétés se partagent un volume d'affaires de 56 millions d'euros.

« C’est un gardien qui ne dort jamais et qui ne prend pas de pauses pour manger ou fumer. Il ne demande même pas de salaire, vous n’aurez pas de CNSS [Caisse nationale de sécurité sociale] à payer. Il est incorruptible et assure une surveillance 24 heures sur 24. » C’est ainsi qu’un directeur technique d’une société de sécurité électronique présente son nouveau système d’alarme. En Tunisie comme ailleurs, le sentiment d’insécurité a provoqué une ruée sur ces produits high-tech et donné naissance à un marché florissant.
En quelques années, une cinquantaine de sociétés – aux noms évocateurs comme L’Ange gardien, Yakdhane (« vigilant » en arabe) ou bien encore Salema (« sécurité ») – ont vu le jour. Si une demi-douzaine d’entre elles représentent 75 % de parts du marché, on ne compte plus les boutiques spécialisées dans la capitale tunisienne. L’offre explose. Le marché était évalué à 21 millions de dinars (11,8 millions d’euros) en 1995. Il est passé à 40 millions de dinars (22,6 millions d’euros) en 2002, pour atteindre les 100 millions (56,5 millions d’euros) actuellement.

Plus de 20 000 logements déjà équipés
À l’origine, les banques étaient les seules concernées. L’une des toutes premières entreprises du secteur, Securitas, les avait persuadées, vers la fin des années 1970, d’installer des systèmes d’alarme, en plus des coffres-forts. Aujourd’hui, les professionnels ratissent beaucoup plus large : hôtels, entreprises, administrations, grandes surfaces, ambassades, pharmacies, cabinets de médecins, bijouteries Les enseignes, comme Géant, Carrefour ou Champion, des banques comme l’Union bancaire pour le commerce et l’industrie (UBCI) font figure de clients-vitrines. Dernier en date, la Poste, qui a lancé un appel d’offres pour 1 300 bureaux.
Même les particuliers sont touchés. Chaque année, près de 20 000 villas et appartements sont équipés. Dans un pays où 80 % des ménages sont propriétaires de leur logement, ce chiffre pourrait rapidement passer à 50 000, selon les professionnels. Si la protection incendie recouvre encore 50 % du volume de ce marché, ce sont les systèmes d’alarme, en provenance des États-Unis et du Canada, et les caméras de surveillance, importées d’Asie, qui connaissent la plus forte croissance.
« En Tunisie, nous avons désormais des soucis de pays riches. Nos clients n’installent pas de matériels de surveillance quand ils n’ont rien à protéger. Quant aux voleurs, ils veulent accéder aux signes extérieurs de richesse. Et c’est dans ce cadre que nos produits donnent leur pleine mesure », explique Jalel Henchiri, PDG de L’Ange gardien. « Les téléphones mobiles et Internet ont permis aux Tunisiens de se familiariser avec les nouvelles technologies. De ce fait, les convaincre d’utiliser des moyens électroniques pour protéger leurs biens a été plus facile », ajoute Karim Majoul, PDG de Salema. L’autre argument concerne la baisse des prix. L’émergence des appareillages numériques, vers la fin des années 1990, a proprement révolutionné le secteur en réduisant les coûts tout en améliorant la fiabilité. Une installation complète qui coûtait au moins 5 000 dinars en 1990 coûte aujourd’hui entre 1500 et 2000 dinars. À ce prix-là, la classe moyenne est dorénavant ciblée.
Pour les industriels, l’usage des caméras vidéo n’est pas uniquement lié à des considérations sécuritaires. « 50 % des sociétés qui acquièrent du matériel le font pour veiller sur la production », explique Hatem Ben Ammar, le directeur technique de Yakdhane. « La vidéo conditionne le comportement et le rendement des employés. Le temps alloué au travail est supérieur à 95 %, alors qu’en temps normal il est seulement de 70 %. Le gain est substantiel », fait valoir la société Salema pour convaincre une clientèle industrielle soucieuse d’améliorer ses gains de productivité afin de répondre à la concurrence internationale.

Surveiller les employés pour augmenter la production
C’est notamment vrai dans le textile, où les coûts de main-d’uvre font la différence. Exemple dans cette usine située dans la zone industrielle de Ben Arous. Ouvriers particulièrement concentrés, pas de bavardages, pas d’allées et venues des caméras discrètement installées filment les ateliers, les couloirs et même le hall d’entrée. Dans le bureau du directeur, un écran alterne les vues panoramiques et les zooms sur différents postes de travail. Dans certaines entreprises, même les cadres n’échappent pas à ce contrôle à distance. Avec la généralisation d’Internet à haut débit, le patron peut « surveiller la production » en étant en voyage d’affaires, à Paris ou à Londres. Les disparitions suspectes dans les stocks sont, elles aussi, dans le collimateur grâce au système à infrarouge qui perce l’obscurité et permet d’enregistrer sur disque dur le visage des intrus.
Dans un pays comme la Tunisie, la sécurité du touriste revêt également une importance stratégique. Depuis l’attaque terroriste d’avril 2002 sur l’île de Djerba, la prise de conscience est générale. Les pouvoirs publics y sont également pour quelque chose puisqu’une circulaire du ministère de l’Intérieur oblige tous les hôtels à s’équiper en caméras de surveillance. « Mais un hôtel sur deux ne dispose toujours pas de détecteur d’incendie en état de marche et dans la plupart des cas il n’y a pas de contrat de maintenance », précise un professionnel. Encore de bonnes affaires en perspective.

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