Jack Kayonga : « L’industrie manufacturière du Rwanda est une priorité »

Avant d'être nommé à la tête de Crystal Ventures, Jack Kayonga a été PDG de la Banque rwandaise de développement. © Biz4Africa.wordpress.com

Après l'agroalimentaire et les télécoms, le fonds d'investissement rwandais Crystal Ventures veut explorer de nouveaux secteurs. En toute indépendance, assure le patron de la société, détenue par le parti au pouvoir.

Ni fonds souverain ni fonds d’investissement classique, Crystal Ventures a un statut à part au Rwanda. Fondé en 1995 sous le nom Tri-Star Investments, il est entièrement détenu par le Front patriotique rwandais (FPR), l’ancienne rébellion qui a pris le pouvoir en 1994. Il a depuis connu une forte croissance et est devenu le premier employeur privé du pays, avec quelque 12 000 salariés. Ses actifs, valorisés à environ 500 millions de dollars (près de 390 millions d’euros) par sa direction, s’étendent du secteur de la construction à la sécurité en passant par l’agroalimentaire et les télécoms.

Lire aussi :

Le Rwanda ou les secrets d’un bon élève

À Kigali, le business prend de la hauteur

Liquid Telecom se renforce au Rwanda

Alors que des critiques fusent sur l’attribution de certains marchés publics aux entreprises détenues par ce fonds appartenant au pouvoir, Jack Kayonga, son PDG depuis mai 2013, se défend, chiffres à l’appui. Pour ce financier formé au Rwanda et au Royaume-Uni, l’heure est à la prise de décisions stratégiques : trouver des repreneurs pour certaines de ses filiales et réinvestir dans de nouveaux secteurs à défricher.

Propos recueillis à Kigali par Pierre Boisselet

Jeune Afrique : Bras financier du Front patriotique rwandais au pouvoir, Crystal Ventures investit dans le développement de secteurs stratégiques pour l’économie nationale. Mais vous refusez d’être assimilé à un fonds souverain. Pourquoi ?

Jack Kayonga : Un fonds souverain appartient à un gouvernement. La ligne qui nous sépare de l’exécutif rwandais est peut-être ténue, mais elle existe. Quand nous prenons des risques, nous le faisons en tant qu’entreprise privée. L’État ne garantit pas nos investissements, ne nous verse pas d’argent. Et il n’est pas représenté dans nos instances.

Bio express Jack KayongaNous avons un double objectif : faire prospérer le fonds tout en contribuant au développement du pays. Lorsque Crystal Ventures a été créé, sous le nom de Tri-Star Investments, nous étions un pays neuf. Il y avait très peu d’investisseurs étrangers. Pourtant, nous devions développer certains secteurs cruciaux. La stratégie adoptée par les dirigeants a été de créer des entreprises sectorielles, de les faire croître, pour, à terme, les revendre.

C’est ce que vous avez fait avec Inyange Industries, le leader national des produits laitiers…

Tout à fait. Cette entreprise permet d’offrir un débouché à la production de nos agriculteurs : lait, fruits de la passion, ananas… Quand nous l’avons fait, aucun investisseur ne voulait s’aventurer dans ce secteur. Encore aujourd’hui, ils ne se bousculent pas.

Il y a d’autres exemples. Dans le domaine du bâtiment, le pays connaissait – et connaît toujours – un boom. Mais presque tous les matériaux devaient être importés. Le FPR a alors décidé de créer Ruliba Clays et East African Granite pour résoudre ce problème. Dans le secteur des télécoms, aucune entreprise étrangère ne voulait venir au Rwanda parce que notre marché était considéré comme trop étroit pour être rentable.

La seule façon pour nous de les attirer a été de supporter le risque. Ainsi, en créant MTN Rwanda, nous étions convenus avec le groupe sud-africain que nous lui céderions des parts une fois l’entreprise développée. Au début, nous détenions donc 80 % de MTN Rwanda. Aujourd’hui, il ne nous en reste que 20 %, pour lesquels nous cherchons des investisseurs. Cette industrie est devenue mature : nous n’avons plus de raison d’y être. Nous devons nous concentrer sur de nouveaux secteurs.

Avez-vous des projets d’introduction à la Bourse de Kigali ?

Nous étudions cette possibilité avec attention. Nous pensons qu’au premier trimestre de l’année prochaine, l’une de nos compagnies pourrait être introduite. Mais nous envisageons aussi d’introduire l’ensemble de Crystal Ventures. Il est temps que les Rwandais détiennent une partie de ce fonds.

Crystal Ventures s’attire des critiques. Dans le secteur de la construction, par exemple, n’y a-t-il pas un conflit d’intérêts quand le fonds du FPR se voit attribuer des marchés par l’État ?

Cette critique n’est pas justifiée. Les deux entreprises de construction dont nous sommes propriétaires ne contrôlent même pas 3 % du marché. La part du lion revient aux sociétés chinoises et européennes. Par exemple, nous n’avons jamais construit de routes nationales, uniquement des axes secondaires. Ensuite, regardez les statistiques sur les marchés publics : nous n’avons pas remporté plus de 50 % de ceux auxquels nous avons soumissionné. Nous perdons beaucoup de marchés publics. Comment expliquez-vous que votre société de sécurité, Intersec, soit la seule à avoir le droit de détenir des armes à feu ?

L’industrie manufacturière est une priorité pour réduire le chomâge

Nous avons été la première société de sécurité au Rwanda. Nous avons été les premiers à demander cette autorisation et nous l’avons obtenue. De la même manière que le gouvernement interdit aux particuliers de détenir des armes à feu, il a estimé qu’il n’était pas dans son intérêt de multiplier les autorisations. C’est une coïncidence. D’ailleurs, une loi est en discussion au Parlement pour ouvrir le marché. Mais cette réforme ne nous inquiète pas, nous n’utilisons des armes que dans une infime partie de nos activités. En réalité, seules les banques ont besoin de ce type de matériel pour des questions d’assurance.

Le FPR peut-il utiliser vos fonds à sa guise ?

Pour ses campagnes politiques, par exemple ? Nous versons des dividendes prédéterminés au parti. Il utilise cet argent comme il le souhaite, donc je n’exclus pas que cela serve à financer des campagnes. Cela dit, leurs ressources proviennent majoritairement des cotisations des membres.

Dans quels nouveaux secteurs souhaiteriez-vous investir ?

L’énergie, l’immobilier. Et bien sûr l’industrie manufacturière, qui est une priorité pour résoudre le problème du chômage. Ce sont encore des projets, mais dans les prochains mois, nous devrions pouvoir faire des annonces plus précises.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici