Diasporas

Lettre ouverte d’une jeune Éthiopienne au gouvernement de son pays

Par

Sihine Negede est étudiante en master d'Études africaines au sein de la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres.

Un enfant tenant les drapeaux éthiopiens et érythréens, à Addis Abeba, le 15 juillet 2018. © Mulugeta Ayene/AP/SIPA

Le 2 avril dernier, l’Éthiopie a nommé son nouveau Premier ministre, une nouvelle qui a été reçue avec énormément de joie et d’espoir au sein de la majorité des nombreuses facettes qui composent la communauté éthiopienne, tant locale qu’internationale.

Le 2 avril dernier, l’Éthiopie a nommé son nouveau Premier ministre, une nouvelle qui a été reçue avec énormément de joie et d’espoir au sein de la majorité des nombreuses facettes qui composent la communauté éthiopienne, tant locale qu’internationale. Profitant de la liberté d’expression à laquelle Abiy Ahmed s’est mandaté d’être le garant, moi, enfant de la diaspora éthiopienne de deuxième génération âgée de 25 ans, souhaiterais dans cette lettre ouverte, partager des idées qui, à mon sens, contribueraient grandement à l’achèvement des nouveaux objectifs fixé par l’agenda politique éthiopien.

Les enfants de l’Éthiopie qui se trouvent à l’extérieur de leur pays d’origine se comptent par des centaines de milliers. Les raisons qui ont poussé les parents de ma génération à nous élever en dehors de leur mère patrie sont nombreuses. Cependant, lorsque nous dressons le portrait général de cet exode, nous constatons une certaine unanimité : s’installer ailleurs déracinés, malgré la souffrance qu’engendre ce choix, était plus bénéfique que de rester vivre en Éthiopie.

Aujourd’hui, un discours tout autre est prêché par les jeunes de ma génération ayant été élevés dans le monde occidental.

Ces dernière décennies, les outils technologiques ont permis de mettre à découvert les vérités les plus inattendues, d’exposer les injustices les plus glaçantes et d’éveiller des consciences collectives pendant longtemps anesthésiées. Désillusionnés et surtout indignés par les violences perpétrées dans ces nations censées être les chefs de file de la liberté et de la paix dans le monde, et notre sentiment d’appartenance à cette société qui a accueilli nos parents étant réduit, nous plongeons dans une crise existentielle en tentant de chercher ce qui pourrait apaiser et combler cette solitude identitaire.

Ainsi, nous idéalisons cette lointaine terre d’origine, que nos parents ont unanimement quittée avec tant de peine. Mais négliger la voix d’une diaspora désireuse de contribuer au développement de son pays d’origine serait une erreur. Son expérience à l’étranger est à écouter avec grande attention pour pouvoir moderniser le pays en veillant à écarter les vices et erreurs qui ont conduit aux nombreuses crises qui ont secoué, et qui secouent encore, l’Occident. Partager notre expérience permettrait donc de déconstruire certaines illusions et d’exporter des politiques hybrides extrayant le meilleur des deux mondes.

Une ville dotée de splendides espaces verts peut être un avantage comparatif attirant non seulement des investisseurs, mais aussi des travailleurs qualifiés désireux de s’y établir

En deuxième lieu, mes derniers voyages en Éthiopie ont sans cesse témoigné d’une modernisation nationale accélérée frappante. Les architectes de cette modernisation semblent être déterminés à rattraper un temps perdu. Chaque parcelle de terre est optimisée. Sans doute, voulons nous enterrer cette étiquette de « pays pauvre » dont notre pays est victime, de manière si acharnée. Mais qu’en est-il des espaces verts publics consacrés à l’épanouissement d’un peuple vivant dans le rythme effréné du remodelage intensif de sa société ? L’être humain est-il suffisamment armé pour suivre le rythme accéléré d’une vie robotique se résumant par ce fameux dicton : métro, boulot, dodo ? Sommes-nous considérés comme ni plus ni moins qu’une machine ?

La présence d’espaces publics comme les parcs, forêts et autres terrains verts vierges, sont cruciaux pour contrebalancer le stress engendré par une vie urbaine de dur labeur. En plus d’être essentiels pour la qualité de vie locale – intrinsèquement liée au bien-être économique domestique – une ville dotée de splendides espaces verts peut être un avantage comparatif attirant non seulement des investisseurs, mais aussi des travailleurs qualifiés désireux de s’établir dans des villes modernes vivantes qui respirent et non celles qui tombent dans un sombre portrait d’apocalypse urbaine. Les pays en développement font l’objet d’une industrialisation rapide écartant automatiquement la possibilité de redéfinir le terme modernité.

L’Éthiopie peut être l’exemple d’une politique de modernisation innovante et redéfinie mariant traditions architecturales et modernité

Pour finir, les espaces verts présentent un atout énorme pour booster notre secteur touristique, grandement menacé par notre trajectoire élue. Quel intérêt de voyager d’énormes distances pour quitter des « concrete jungles » asphyxiantes (des Starbucks à chaque coin de rue, d’énormes blocs vertigineux grattant le ciel aux densités urbaines angoissantes et étouffantes) si c’est pour retrouver des paysages similaires ailleurs ? Cette homogénéisation et uniformisation des paysages du monde peuvent coûter très cher aux pays comme l’Éthiopie pour lequel le secteur touristique est à promouvoir et non étouffer.

L’Éthiopie peut être l’exemple d’une politique de modernisation innovante et redéfinie mariant traditions architecturales et modernité. Si nous ne résistons pas à cette homogénéisation des cultures et styles de vie, que restera-t-il aux touristes désireux de partir à la rencontre de l’autre, et d’autres styles de vie modernes si l’autre est identique à lui-même ?

En dernier lieu donc, j’aimerais discuter de l’importance d’une meilleure promotion de cette fraternité convoitée, qui passe inéluctablement par une meilleure éducation. L’opinion de la jeunesse est souvent très vulnérable à l’environnement dans lequel elle a baigné. Ce qui façonnera sa vision et sa compréhension du monde est en grande partie alimentée par les constructions sociales sur lesquelles se sont basées son éducation. Un adolescent tenant des propos xénophobes, ou chauvinistes, n’est que le produit d’une multiplication de facteurs injectés par son environnement. Si depuis le berceau, mes parents me disent que tous les maux qui s’abattent sur ma vie sont dû à un bourreau arbitrairement désigné qui orbite de près ou de loin autour de moi, comprenez qu’il sera difficile pour moi de déconstruire cette conviction. Donc un discours d’unité dans l’hétérogénéité, d’amour et de paix, ne peut être que plaidé par une jeunesse éduquée sur ces mêmes principes.

Aujourd’hui, sommes-nous tous fiers d’être Éthiopiens pour les mêmes raisons ?

La manière dont on nous apprend à lire l’histoire aussi joue un grand rôle. Parfois, nous cherchons encore éperdument dans l’histoire à désigner les responsables des maux de notre monde contemporain, nous déresponsabilisant automatiquement de notre rôle actif de citoyen. Si les discordes de nos parents, divisent les enfants d’aujourd’hui ainsi que les enfants des enfants d’aujourd’hui, quelles chances avons nous de voir se dessiner la paix, la vraie ? Bien trop souvent, en regardant l’histoire des conflits, nous ne sommes pas unanimes sur ceux que nous qualifions de héros et de bourreaux. Mais au lieu d’interpréter l’histoire d’une manière qui divise tant, ne serait- il pas plus noble et digne de notre part d’en sortir ce qui nous rassemble le plus et d’honorer l’ultime geste de dévotion que ces tragiques héros ont fait par amour sincère pour l’Éthiopie : le sacrifice de leur vie.

Au sein de cette éducation formelle ou non, à l’amour et la fraternité, l’identité et la fierté éthiopiennes sont aussi à reconstruire. Aujourd’hui, sommes-nous tous fiers d’être Éthiopiens pour les mêmes raisons ? Ou vivons-nous tous dans une série de microcosmes érigés par une conceptualisation unique de ce qui forme notre Éthiopie ? Narrons-nous un récit – historique ou contemporain – commun ?

L’histoire de l’Éthiopie est celle d’un peuple fier, impénétrable et imperméable aux nombreuses tentatives de domination extérieure. Aujourd’hui peut-on conter l’histoire d’une Éthiopie similaire ? À débattre. L’Éthiopie fait partie des nations sous-développées ayant capitulé devant cette hégémonie occidentale dictant nos styles de vêtements, les musiques que nous estimons branchées, notre mode de vie et les langues que nous estimons « utiles » au détriment de nos langues nationales. Et ce choix n’est pas forcément à condamner. Ce qu’il faut regarder de plus près cependant, ce sont les raisons qui déterminent ce choix.

La plupart du temps, nous retrouvons une définition, à mon goût erronée, de ce que c’est d’être un homme moderne. Les traditions deviennent associées à une époque ancestrale et archaïque, incompatibles avec la société contemporaine. Si nous continuons sur cette lancée, que toutes les régions du monde se neutralisent au nom de la modernité, que restera-t-il à l’humanité pour faire valoir la richesse de sa palette de couleur ? Que restera-t-il à découvrir ?

L’Éthiopie ayant été un exemple dans le passé, elle peut aujourd’hui encore, être une grande source d’inspiration pour bien des nations intimidées qui cherchent à se forger une place dans ce monde globalisé. Si nous tendons vers ce qui sera très vite qualifié d’ordinaire et uniforme, l’Éthiopie sera-t-elle encore l’Éthiopie ? Avancer aveuglément vers une modernité que même l’Occident commence à repenser, peut nous coûter très cher. Invisibilisons tout ce qui nous écarte de l’amour transcendant et narrons d’une voix commune le récit de nos nations. Transmettons à la jeunesse éthiopienne cette philosophie de vie qui lui permettrait de croire en son avenir, embrasser son futur, et accomplir son destin. On a encore tant de choses à offrir mais tant de travail à faire, et c’est dans des tournants historiques comme ceux que nous vivons actuellement, que ces principes doivent tout particulièrement triompher.

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