Droits de l’homme

Migrants : la paralysie du Sarost 5, symptôme des tractations politiques entre l’Europe et le Maghreb

Au large des côtes libyennes, des migrants attendent d'être secourus par les garde-côtes italiens, le 6 août 2017 © ANGELOS TZORTZINIS/AFP

Aux larges des côtes tunisiennes, la fatigue se fait sentir sur le Sarost 5, à bord duquel 40 migrants rescapés et 13 membres d'équipage attendent depuis deux semaines un hypothétique débarquement. Une situation qui révèle les bouleversements dramatiques que vivent les sauveteurs en Méditerranée.

Paralysé. Voilà maintenant près de deux semaines que le bateau Sarost 5 est bloqué au large du port de Zarzis, dans le sud-est de la Tunisie. A bord, 40 migrants rescapés – dont deux femmes enceintes et plusieurs personnes souffrants de la galle – et 13 membres d’équipage. Ni la France, ni l’Italie, ni Malte n’ont accepté de l’accueillir. Quant-à la Tunisie, elle a d’abord donné son accord avant de se rétracter.

Malte repousse le navire

Les migrants ont initialement été secourus par le navire Caroline III, envoyé par le Centre de coordination et de sauvetage de Malte (MRCC). Seulement, selon des ONG tunisiennes, « il est établi que le navire a ensuite été repoussée en Tunisie par le MRCC de Malte qui a refusé de les laisser débarquer sur leurs côtes. Ce qui viole le droit communautaire et le droit maritime international ».

L’embarcation se trouvait en effet en zone maltaise quand elle a été signalée, le MRCC avait donc la responsabilité de désigner un port sûr où débarquer. D’autres  sources affirment même que les gardes-côtes italiens et français ont eux aussi refusé de les laisser accoster, sous prétexte que « les ports les plus proches étaient situés en Tunisie. »

Le droit maritime international prévoit que les personnes soient débarquées dans le port le plus sûr, ce qui ne signifie pas qu’il s’agit automatiquement du port le plus proche géographiquement. Or, la Tunisie n’est pas considérée comme un « pays sûr » pour les réfugiés, du fait de l’inexistence du droit d’asile sur son territoire.

Une fois débarqués, les migrants y seront donc pris en charge par le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) et seront soumis à des examens bien moins approfondies que ceux qui prévalent dans le droit communautaire européen.

Pour preuve, en 2013, après la fermeture du camp ouvert en 2011 par le HCR dans le sud de la Tunisie pour faire face à l’afflux de réfugiés en provenance de Libye, plusieurs dizaines de personnes sont restées sur place, réclamant la révision du rejet de leur droit d’asile. Elles ont été évacuées en juin 2017 et placées dans un centre pour jeunes à la Marsa (banlieue nord de Tunis). Jusqu’à ce jour, leur demande d’appel n’a toujours pas été entendue et leurs conditions de vie continuent à se détériorer, dans l’indifférence manifeste des autorités tunisiennes.

Faire pression

Si le Croissant rouge tunisien a pu apporter l’aide humanitaire nécessaire en abordant par deux fois le Sarost 5, désormais, le capitaine et les migrants à bord refusent leur intervention. Une manière radicale de faire pression sur les autorités tunisiennes qui, à leur tour, renvoient la responsabilité à Malte. Un « ping pong » qui se joue au mépris de vies humaines.

« Le Sarot 5 est symptomatique des tractations politiques entre les deux rives. Si les pays maghrébins ont refusé l’installation de centres de débarquement sur leurs côtes, l’Europe ne semble pas vouloir accepter ce refus », analyse Tarek Ben Hiba, président de la Fédération Tunisienne pour une citoyenneté des deux rives (FTCR). « La question qui se pose, étant donnée les moyens de pression financiers dont dispose l’Europe, est celle-ci : Jusqu’à quand la Tunisie pourra continuer à dire non ? »

Le nouvel « Aquarius »

Le cas de Sarost 5 n’est pas inédit. L’Aquarius, bateau de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée s’est également retrouvé le 8 juin dernier, au centre de tractations politiques. Avec plus de 600 personnes à bord, le navire avait été bloqué en mer pendant près d’une semaine, à attendre le dénouement d’un bras de fer entre l’Italie et Malte, qui refusaient tous deux de les laisser accoster. En France, les autorités ont gardé le silence en attendant la fin de la crise. Au final, c’est à Valence, en Espagne, que l’Aquarius a pu boucler son périple.

Un scénario qui se répète. Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, semble décidé à tenir sa promesse – « plus aucune ONG humanitaire ne débarquera de rescapés en Italie ». A terme, les autorités italiennes veulent fermer les frontières extérieures et créer des centres d’accueil dans les pays d’origine, comme proposé par le président du Conseil Giuseppe Conte lors du sommet européen qui s’est tenu à Paris le 28 juin dernier.

Les migrants sont ramenés vers le pays qu’ils tentaient désespérément de fuir

Pendant ce temps, au cours du mois qui vient de s’écouler, au moins 700 personnes sont mortes en mer. Laura Garel, chargé de la communication au près de SOS Méditerranée évoque « une pression à ne pas sauver » qui pèse sur des ONG, qui sont aujourd’hui « quasi-criminalisées », mais aussi sur les bateaux commerciaux. « Ce serait profondément tragique que ces agissements purement politiques finissent par décourager les capitaines de navires commerciaux de sauver des migrants de peur de ne pouvoir accoster nulle part. Ce serait alors une grave entrave au devoir de prêter assistance », déplore Laura Garel.

Création d’une SAR libyenne

Alors que, depuis le déclenchement de la guerre civile en 2011, la gestion des secours des migrants dans la SAR zone – zone de recherche et de sauvetage au large de la Libye – était assuré par l’Italie, suite aux décisions actées par le sommet européen du 28 juin, les gardes-côtes libyens coordonnent désormais eux-mêmes les opérations depuis Tripoli. Cette nouvelle réglementation permet aux garde-côtes libyens de ramener en Libye toutes les embarcations interceptées en mer. Les ONG qui ne peuvent agir sans l’aval des autorités responsables de la SAR, ne pourront prendre aucune initiative de sauvetage sans l’aval des Libyens. Au total 12 000 personnes ont été ramenées en Libye depuis le début de l’année.

« Une opération de sauvetage, selon le droit maritime, est supposée se terminer dans un port sûr, ce qui ne sera évidemment pas le cas dans de telles conditions. L’Organisation internationale pour la migration (OIM) et le HCR disent eux même perdre la trace des migrants une fois qu’ils quittent les points de débarquement », explique Laura Garel. « Les migrants sont de nouveau ramenés vers le pays qu’ils tentaient désespérément de fuir. C’est un cercle vicieux. Pour nous les ONG, il est hors de question de les faire débarquer en Libye. »

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