Économie

Jean-Raphaël Chaponnière : « Les Brics en Afrique, c’est d’abord et surtout la Chine »

Les présidents indiens, chinois, sud-africains, russes et brésiliens lors du dixième sommet des Brics © DR / Brics

Alors que le dixième sommet des Brics s'est terminé le 27 juillet à Johannesburg, l'économiste Jean-Raphaël Chaponnière décrypte les relations entre ces économies et le continent.

Dans un contexte de « guerre commerciale » engagée par Donald Trump, le groupe des Brics s’est réuni du 25 au 27 juillet pour son dixième sommet depuis sa formation, en 2009, dans la plus grande ville d’Afrique du Sud.

Pendant ces quelques jours, les leaders du Brésil, du Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud ont notamment mis en avant le danger de l’affrontement commercial avec les États-Unis, tout en réaffirmant le besoins de davantage de coopération entre membres du groupe.

L’économiste spécialiste de la Chine Jean-Raphaël Chaponnière, chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d’Asia Centre, revient sur le poids de ce groupe en Afrique et sur la stratégie chinoise à destination du continent.

France 24-Capture d’écran

Jeune Afrique : Quelle est la nature des relations économiques entre le continent africain et les Brics ?

Jean-Raphaël Chaponnière : Tous les Brics n’ont pas les mêmes relations avec l’Afrique. Les échanges avec le continent s’élèvent à 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) pour la Russie, à 6 milliards de dollars pour le Brésil. Les deux autres ne jouent dans la même cour : les transactions Inde-Afrique atteignent 52 milliards de dollars. Pour la Chine, c’est 100 milliards de dollars.

Il y a une incertitude sur la façon dont les échanges Chine-Afrique vont évoluer.

Grosso modo, Brics-Afrique, c’est d’abord Chine-Afrique, et un peu Inde-Afrique. Les échanges Chine-Afrique en dollar courant ne sont toujours pas revenu au niveau pré-2012, avant la chute du prix des matières premières, en partie entraînée par le ralentissement de l’économie chinoise. Cette année-là, les transactions atteignent 120 milliards de dollars. Elles se sont ensuite réduites à 80 milliards de dollars, avant de remonter à 100. Il y a une incertitude sur la façon dont ça va évoluer.

La remontée entraînée par la hausse du prix des matières premières n’est pas forcément durable, et la guerre commerciale ajoute encore aux interrogations.

Les chiffres qui concernent les investissements, les crédits et les créances de la Chine en Afrique sont sujets à caution. On sent qu’il y a une certaine fatigue. Ces derniers jours, la presse chinoise est très emphatique, mais il y avait un juin un article dans le quotidien Global Times – qui est en quelque sorte le porte-voix du PCC – qui était très critique vis-à-vis de l’Éthiopie.

J’ai beaucoup travaillé sur l’Éthiopie, qui est souvent mise en exergue pour ses progrès en termes d’industrialisation, avec des délocalisations d’usines depuis la Chine. À mon sens, ça reste anecdotique.

Ces derniers temps se multiplient les accusations de « nouveau colonialisme » concernant le rôle de la Chine en Afrique, émanant d’officiels américains. Ces attaques vous paraissent-elles légitimes ?

La Chine est un pouvoir économique en Afrique, mais elle n’a pas le pouvoir politique qu’on sous-entend dans le colonialisme.

Au Sri Lanka, la Chine a financé un port. C’était un projet mal ficelé, un éléphant blanc. En contrepartie, la Chine a réussi à obtenir en compensation le port pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Ça ne se passe pas comme ça en Afrique. Quand il y a des problèmes, pour le moment, la Chine rééchelonne les dettes.

Les Chinois ne soutiennent pas directement l’industrialisation en Afrique, mais fournissent les moyens d’y parvenir

Par contre, au début des années 2000, la Chine a pris de l’ampleur en Afrique au moment où beaucoup de pays africains s’étaient désendettés grâce à l’Initiative pays pauvres très endettés. Il se disait que la Chine risquait d’agir en passager clandestin, de profiter de ce programme pour endetter à son tour l’Afrique. C’est ce qui s’est effectivement passé dans un nombre limité de pays, comme l’Éthiopie, dont la dette envers la Chine est devenue importante. 

Les autorités chinoises entendent promouvoir l’industrialisation de l’Afrique, appelant les économies du continent à répliquer la stratégie poursuivie par l’Empire du milieu ces quarante dernières années. De nombreux pays africains créent donc des Zones économiques spéciales. Cette politique vous semble t-elle à même d’accroître la part de l’industrie dans le PIB africain ?

Si vous regardez globalement les chiffres, y compris dans des pays comme l’Éthiopie, la part du secteur manufacturier dans le PIB est toujours à 5 %. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB africain n’a pas augmenté depuis quinze ans. Les Chinois ne soutiennent pas directement l’industrialisation en Afrique, mais fournissent les moyens d’y parvenir, notamment avec le soutien qu’ils apportent aux infrastructures. Cela réduit notamment le coût du capital.

Dans les cas de l’Éthiopie et de la Zambie, les gouvernements n’ont pas de données sur ce qu’il se passe à l’intérieur des ZES

Les entreprises privées chinoises qui investissent en Afrique, le font avant tout pour le marché domestique. S’étant désengagées, les entreprises européennes leur ont laissé le champs libre. Elles peuvent alors s’installer dans différents types de zones : les zones franches classiques, comme il y en a à Dakar ou à Tanger, qui sont construites par les gouvernements. Et les zones économiques spéciales, qui sont totalement gérées pas par le Mofcom [ministère chinois du Commerce].

Dans les cas de l’Éthiopie et de la Zambie, les gouvernements n’ont pas de données sur ce qu’il se passe à l’intérieur. Enfin, un troisième type de zones, construites et gérées par des entreprises chinoises privées, permettent à d’autres investisseurs de venir s’installer.

 

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