Défense

Libye : comment les salafistes madkhalistes s’implantent dans le pays, de Tripoli à Benghazi

Des membres de la Force spécial de dissuasion de la milice Rada, d'obédience madkhaliste, le 7 mars 2016 à Tripoli. © REUTERS/Ismail Zitouny

Ces salafistes d'un genre particulier ont su s'allier avec les diverses factions antagonistes et incarnent aujourd'hui une force idéologico-sécuritaire de premier plan dans le pays.

Ils sont longtemps passés sous les radars des observateurs et s’imposent aujourd’hui comme l’une des principales forces en Libye. Si la menace de Daech et Al-Qaïda semble en effet pour l’heure maîtrisée, surtout après la prise récente de Derna par le maréchal Haftar, il est un autre courant salafiste qui prend pied en Libye, au sein des diverses factions : les « madkhalistes », du nom du cheikh saoudien Rabee al-Madkhali. Ce dernier, âgé de 85 ans, n’est autre que l’ancien directeur du département des études de la Sunnah à l’université de Médine.

Caractéristique principale de cette tendance salafiste particulière : « l’obéissance au gouverneur », quel qui soit. Apolitiques, les madkhalistes se signalent par leur hostilité à tous les mouvements de l’islam politique, comme les Frères musulmans, et à ceux du jihadisme révolutionnaire, type Daech et Al-Qaïda, que l’on pourrait pourtant considérer comme proches sur le plan idéologique.

La main de Riyad

Un positionnement qui en font les alliés naturels du maréchal Haftar, soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis et, plus discrètement, l’Arabie saoudite. En 2016, Rabee al-Madkhali émet même une fatwa qui encourage ses partisans à rejoindre les rangs de Khalifa Haftar. Ils sont en première ligne dans l’offensive de Derna, notamment via la Brigade Al-Tawhid, basée à Benghazi. Certains madkhalistes ont même directement intégré les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), comme le commandant Ashraf al-Mayyar al-Hasi.

Fortement suspectés de recevoir des fonds saoudiens, les madkhalistes peuvent s’appuyer sur un des plus importants réseaux de mosquées et d’écoles coraniques du pays, et ainsi diffuser leurs thèses sans faire de vagues.

« Ils ne sont pas issus de la société libyenne elle-même. Et tout ce qui ne vient pas de la société ne peut durablement s’implanter », affirme cependant à JA un officiel de la ville de Misrata. Mais leur désintérêt apparent pour le pouvoir et leur imperméabilité supposée à la corruption en font des auxiliaires appréciés en Libye.


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À Tripoli, par exemple, où la milice Rada – qui compte près de 500 membres – s’impose peu à peu comme la principale force de maintien de l’ordre… et des bonnes mœurs : ils traquent les trafiquants de drogue, mais aussi les consommateurs d’alcool et tout ce qui ne cadre pas avec leur vision rigoriste de l’islam.

Dans le centre côtier, les milices madkhalistes, dont le Bataillon 604, ont été jusqu’à s’allier avec les milices de Misrata pour déloger l’Etat islamique de la ville de Syrte, entre mai et octobre 2016. Aujourd’hui, elles contrôlent de fait plusieurs localités de la région, s’appuyant notamment sur des membres de la tribu Ferjani.

Opposés au soulèvement contre Kadhafi

L’histoire libyenne de ces groupes salafistes proches de l’Arabie saoudite n’est pas si récente. Avant la chute du régime Kadhafi, ce dernier avait même pu compter sur la loyauté de ces groupes aux antipodes idéologiques de l’ancien « Guide ». Dans les années 1990, l’ancien maître de Tripoli avait invité des cheikhs saoudiens pour contrer l’influence grandissante des Frères musulmans. En octobre 2011, Rabee al-Madkhali lui-même avait appelé à ne pas soutenir le soulèvement populaire, toujours selon le principe que la « fitna [la discorde] est dangereuse ».

Leur influence commence à inquiéter acteurs régionaux et internationaux

Sans bruit, les madkhalistes ont donc réussi à s’imposer aux côtés des différentes parties qui composent le paysage politique éclaté de la Libye. Au point que leur influence commence à inquiéter acteurs régionaux et internationaux. Car si leur combat contre des groupes jihadistes est vu d’un bon œil, ils ne sont pas pour autant des adeptes de la démocratie, perçue comme la substitution de la souveraineté de Dieu par la souveraineté du peuple.

Dans un rapport consacré à la Libye, Amnesty international révèle que les milices madkhalistes « ont brûlé des livres et enlevé des étudiants membres d’une association universitaire qui avaient organisé une action pour le Jour de la terre sur leur campus à Benghazi. » En novembre, ils font fermer un festival de bande-dessinée à Tripoli et accusent les organisateurs d’exploiter « la faiblesse de la foi et la fascination pour les cultures étrangères ».

S’appuyant sur une demie-douzaine de radios nationales acquises à leurs thèses, les madkhalistes acclimatent peu à peu leur rigorisme au contexte libyen. À Tripoli, ils menacent les autorités traditionnelles de l’islam libyen comme le Grand mufti Sadiq al-Ghariani, adversaire farouche de Kadhafi avant la mort de ce dernier. Le Grand mufti figure d’ailleurs dans le classement saoudien des personnalités liées au terrorisme financé par le Qatar.

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