Droits de l’homme

[Tribune] Au Tchad, les mesures d’austérité n’épargnent pas les femmes enceintes

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Tity Agbahey est chargée de campagne pour l’Afrique centrale à Amnesty International.

Des femmes près du village de Louri, dans la région de Mao, au dans le sud du Tchad, le 22 décembre 2012. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

La deuxième semaine d’une longue mission nous mène dans un centre de santé de Bebedjia, une localité de la région du Logone Oriental, au sud du Tchad.

Ici, il n’y a ni eau courante, ni électricité, mais la majorité des accouchements se font de nuit. Comment le personnel médical aide-t-il des femmes à accoucher sans électricité, au milieu de la nuit ?

Réponse d’un infirmier que la question semble surprendre : « Nous prenons le téléphone ». Joignant le geste à la parole, devant nos regards médusés, il explique : « il faut allumer la torche, tenir le téléphone dans la bouche pour libérer les mains et procéder à l’accouchement ». C’est tout, lâche-t-il, souriant. C’est son quotidien, et il y a bien longtemps qu’il ne s’en offusque plus.

Le centre de santé n’est pourtant pas bien loin de l’hôpital flambant neuf de Bebedjia, « construit avec l’argent du pétrole ». En effet à partir de 2010 et avec la manne pétrolière, le gouvernement tchadien a lancé de grands projets d’investissement, principalement dans le domaine des infrastructures telles que les établissements médicaux spécialisés, les hôpitaux, les centres de santé, les écoles et les universités. Mais d’hôpital, le bâtiment de Bebedjia construit en 2014 n’en a que le nom tant le matériel médical manque. L’un de ses deux blocs opératoires est vide, l’autre très sommairement équipé. « Nous l’avons meublé nous-mêmes, en retapant du matériel offert par d’autres hôpitaux de la région, » nous disent des membres du personnel.

Plus près encore de l’hôpital, pratiquement accolé au grand bâtiment, un autre centre de santé sauvé de la fermeture en 2015 par un don de médicaments par la Pharmacie régionale d’approvisionnement (PRA). Le jour de notre visite, nous y rencontrons une douzaine de femmes enceintes, âgées de 16 à 36 ans, venues effectuer leur visite prénatale.

Le budget de la santé publique a subi une coupe drastique de plus de 50% entre 2013 et 2017

Elles sont venues à pied, certaines de très loin, 15 kilomètres. Toutes sauf une effectuent leur première visite à plus de cinq mois de grossesse. Pourquoi ne sont-elles pas venues plus tôt ? Sourires gênés, regards qui se détournent, l’infirmière leur rappelle encore que l’entretien restera anonyme. « C’est cher », répond enfin l’une d’elles. Mais sont-elles conscientes des risques encourus à mener une grossesse sans aucun suivi médical ? Elles en sont très conscientes mais n’ont pas les moyens de payer pour les examens médicaux et les médicaments, elles ne viennent qu’en cas d’extrême nécessité.

Au Tchad, ces femmes enceintes, comme la population d’une manière générale, paient le prix fort des mesures d’austérité prises par le gouvernement. Depuis 2015, le Tchad fait face à une grave crise économique liée principalement à la chute brutale du prix du pétrole brut. Pour faire face à cela, le gouvernement a mis en œuvre des mesures d’austérité drastiques et indiscriminées qui renforcent des précarités et vulnérabilités déjà existantes tout en en créant des nouvelles.

Dans ce contexte, le Tchad perd de vue des secteurs qui devraient rester prioritaires même en cas de crise : la santé et l’éducation. Ainsi, le budget de la santé publique a subi une coupe drastique de plus de 50% entre 2013 et 2017. Dans ce secteur, la crise s’est matérialisée par des coupes budgétaires et la réduction des dépenses qui ont touché la totalité des grandes lignes budgétaires, notamment les investissements, les transferts courants, les biens matériels et services et les salaires des personnels de santé.

Le Tchad manque cruellement de professionnels de santé qualifiés : 2 pour 10 000 habitants contre les 23 recommandés par l’OMS

À cela s’est ajoutée en août 2017 la révision du programme de gratuité des soins d’urgence qui ne couvre désormais que 5 cas d’urgence au lieu des 45 originels. Pour les patients tchadiens, la pénurie de certains matériels basiques dans les hôpitaux et centres de santé vient donc alourdir l’obligation de débourser de l’argent pour des situations d’urgence qui, avant 2017, étaient gratuitement couvertes. Dans la réalité, même les situations qui restent couvertes par le programme de gratuité deviennent payantes à cause du manque de matériel et de médicaments gratuits.

La semaine dernière, Amnesty International a d’ailleurs rendu public à N’Djamena un rapport sur les conséquences de ces mesures sur les droits économiques et sociaux des populations. La population tchadienne, déjà l’une des plus pauvres au monde (186è rang sur 188 selon l’indice de développement humain pour 2016) paie le prix fort pour ces mesures dans un pays qui manque cruellement de professionnels de santé qualifiés : 2 pour 10 000 habitants contre les 23 recommandés par l’OMS.

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