Société

Bac 2018 en Guinée : les raisons de la débâcle

Des étudiants à Conakry, en 2015. © Youssouf Bah/AP/SIPA

À 26,04 % de reçus, le très faible taux de réussite au baccalauréat 2018 a créé une onde de choc en Guinée. Instabilité politique, manque de moyens, réforme mal pensée... Les raisons de cet échec sont multiples.

Rendus publics le 15 juillet, les résultats du baccalauréat n’en finissent pas de faire du bruit en Guinée. Pas pour de bonnes raisons, puisque le taux de reçus est historiquement bas : 26,04 %, ce qui signifie que près des trois quarts des candidats ont échoué, soit 61 127 élèves sur 82 653.

Le taux d’admis a même chuté à 15,70 % en sciences sociales, contrairement aux années passées où il était en progression. Avec 39 % de reçus, seuls les candidats de la série mathématiques ont su tirer leur épingle du jeu.

Au lycée de Kipé, établissement public situé dans la commune de Ratoma (banlieue de Conakry), l’onde de choc a produit ses premiers effets : une dizaine d’élèves ont déjà rejoint une des rares classes ouvertes au premier étage. « Nous faisons des cours de vacances, parce qu’on a vu les résultats catastrophiques de cette année », explique au tableau Baldé Ibrahima Yacine, chiffon et craie en main. Même raison avancée par Bintougbè Kaba : « Les résultats de cette année ne sont pas exemplaires. Nous entamons les révisions pour éviter le pire l’année prochaine ».

Les manifestations syndicales et politiques pointées du doigt

Pour ces élèves qui affronteront l’examen en 2019, les raisons de la débâcle au bac 2018 sont avant tout à rechercher du côté de la perturbation des cours par des manifestations syndicales et politiques durant l’année scolaire, lesquelles avaient pour objectif de réclamer respectivement l’augmentation des salaires des enseignants et des élections communales transparentes. « Même nous qui faisions la 12e année [celle qui précède le bac, NDLR] n’avons pas achevé les cours, renchérit Bintougbè Kaba. Les manifestations de rue nous ont mis en retard. »

Avec l’élimination des notes de cours, rares sont les élèves qui peuvent avoir la moyenne de 10/20, relève un enseignant

Au groupe scolaire Bella Lekkol, un établissement privé situé non loin du Lycée de Kipé, dans le quartier éponyme, un autre groupe d’élèves prépare lui aussi le futur baccalauréat. Konaté Ibrahima, leur maître de révision, est étudiant et parallèlement à ses cours à l’université, il enseigne maths, physique et chimie aux classes de terminales. Celui-ci relie l’échec important au bac 2018 à la décision du gouvernement de n’orienter les admis que dans les universités publiques, en dépit d’un déficit de places qui obligeait jusqu’en 2017 l’Etat guinéen à rediriger le surplus d’étudiants dans les universités privées, en prenant en charge les frais d’études.

Car dans la foulée, les autorités ont éliminé les notes du contrôle continu dans le calcul de la moyenne générale à l’examen. La raison : certains établissements, privés notamment, étaient accusés de les gonfler pour obtenir de bons pourcentages d’admission à l’examen qui devaient ensuite servir de marketing afin d’attirer une nouvelle clientèle. « Avec l’élimination des notes de cours, rares sont les élèves qui peuvent avoir la moyenne de 10/20 », conclut Konaté Ibrahima.

Conditions de travail précaires

Outre l’instabilité sociopolitique et la récente réforme, d’autres raisons plus structurelles expliquent aussi la dégradation des notes au bac. Le professeur Mamadou Kabirou Bah, enseignant-chercheur à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, pointe notamment les conditions de travail précaires des enseignants. La récente revalorisation de leurs salaires à hauteur de 40 %, arrachée au forceps et au terme d’âpres luttes syndicales, « ne bénéficient qu’aux enseignants. Elle ne remplace pas le manque de bibliothèques, de laboratoires dans les écoles qui sont dans un état de décrépitude avancée pour la plupart. Et dans les classes, le nombre d’élèves est souvent pléthorique… »

Pour le moment les autorités n’ont pas avancé d’explications ni même réagi à celles qui ont été avancées par les professionnels de l’éducation

L’enseignant-chercheur pointe également du doigt les inspections des cours qui ne produisent que « des rapports administratifs non basés sur des évaluations objectives ». Pour le moment les autorités n’ont pas avancé d’explications à l’important taux d’échec au bac 2018 ni même réagi à celles qui ont été avancées par les professionnels du secteur. Le ministre de l’Enseignement pré-universitaire, Mory Sangaré, dit attendre la remontée des informations de la base pour émettre des hypothèses de travail solides.

Des syndicats sans voix

Les syndicats aussi paraissent gênés aux entournures. Amara Balato Keita est secrétaire général de la Fédération syndicale professionnelle de l’éducation (FSPE), mais il préfère réagir avec sa casquette de proviseur du lycée de Kipé, s’honorant d’un taux relativement bon de réussite dans son établissement (21,46 %) avec 130 admis (toutes options confondues) sur 608 candidats. Lui aussi avance l’explication des tensions politiques et pense que les résultats de l’examen reflète assez fidèlement le niveau des candidats qu’il invite à « travailler davantage » à l’avenir.

De son côté Aboubacar Soumah, le secrétaire général du Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée, SLECG, fer-de-lance des manifestations syndicales qui ont émaillé l’année scolaire, demande encore du temps : « Nous avons eu une réunion du bureau exécutif élargie aux bureaux des cinq communes de Conakry et des préfectures pour tirer les leçons sur le déroulement des examens. Je m’exprimerai lors d’une conférence de presse prévue ce mardi ».

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