Justice

Côte d’Ivoire : l’inculpation d’un jeune imam intégriste divise la communauté musulmane

L'imam Aguib Touré en prêche dans sa mosquée, à Aboobo, en Côte d'Ivoire. © Capture d'écran / YouTube

Inculpé le 13 juillet, pour « appels à la haine, à la discrimination tribale et religieuse », l’imam Aguibou Touré risque entre cinq et dix ans de prison. Une affaire sensible qui divise les Ivoiriens, y compris les musulmans.

L’imam trentenaire avait été interpellé le 3 juillet 2018 par la Direction de surveillance du territoire (DST) à Abidjan. Depuis lors, les proches de Aguibou Touré étaient sans nouvelles de lui, jusqu’à ce que le parquet se décide enfin à communiquer, dix jours plus tard. Retour sur une affaire aux nombreuses zones d’ombre.

C’est en novembre 2013 qu’Aguibou Touré fait, pour la première fois, son apparition sur les antennes de la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI, média public). Il est alors présenté sous son nom d’artiste : Aguib. Son album « Un cri dans le désert » connaît un succès mitigé, mais le morceau phare « Pardon » marque les esprits de nombreux musulmans.

Très vite, le chantre musulman Aguib, beau parleur, cultivé et séducteur, devient l’« oustaze » (prédicateur) puis l’« imam » Aguib Touré. Installé à Abobo, commune populaire du district d’Abidjan, abritant une très forte communauté musulmane, il fonde la petite mosquée Al-Houda Wa Salam (Que la paix de Dieu soit avec vous) et trouve très vite son créneau : les réseaux sociaux.

Il prône un islam intégriste et réactionnaire, proche du salafisme, sans pour autant s’encombrer d’exégèse ou de références trop complexes

Le succès ne tarde pas à venir. Ses vidéos relayées sur YouTube sont incisives : il prône un islam intégriste et réactionnaire, proche du salafisme, sans pour autant s’encombrer d’exégèse ou de références trop complexes. Dans l’une de ses dernières vidéos, avant son interpellation, il invitait par exemple les musulmans à ne pas inscrire leurs enfants dans des écoles chrétiennes, critiquant « l’ignorance » dans laquelle la communauté musulmane était tombée au point de voir des « chèvres laisser leurs enfants aux hyènes pour les élever ».

« Allah va frapper… »

Mais si Aguib Touré est devenu si populaire, et si gênant aux yeux de certaines autorités, c’est surtout parce que son discours est devenu au fil des prêches de plus en plus politique – « subversif », disent ses détracteurs.

Sa dernière vidéo dénonçant les déguerpissements à Abidjan et le coût du pèlerinage à la Mecque, est sans doute la pièce à conviction principale à charge dans son dossier. Enregistrée depuis sa mosquée et abondamment relayée sur la toile, celle-ci le montre s’adressant directement au président Alassane Ouattara, qu’il n’hésite pas à tutoyer, tout en se faisant l’interprète de la volonté divine : « Tu ne dois pas casser les maisons des pauvres pour donner des terrains aux riches. Allah va frapper les riches en frappant le pays. Dieu dit : “Lorsque je vais frapper avec mon châtiment un peuple, j’envoie des conseillers aux riches. Mais ils n’écoutent pas. Alors nous anéantissons le peuple entier, pourquoi ? Parce que ce sont eux qui ont voté ces gens…’’ »

Le renseignement ivoirien le soupçonne d’accointances avec des milieux jihadistes maliens et s’intéresse à ses financements

De fait, Aguib est un habitué des locaux des services de renseignement. Depuis un an, la Direction de la surveillance du territoire l’a convoqué à plusieurs reprises, pour l’entendre. En 2017, il s’était rendu au Mali, à l’invitation d’un groupe d’imams de Bamako. Le renseignement ivoirien le soupçonne d’accointances avec des milieux jihadistes maliens et s’intéresse à ses financements, assez solides notamment pour lui assurer un train de vie confortable et fournir à sa mosquée des équipements modernes. Mais lors des interrogatoires qui ont souvent duré de longues heures, les enquêteurs n’ont pu établir de lien direct avec des groupes terroristes.

Loi antiterroriste de 2015

Finalement, le procureur de la République, Richard Adou a retenu contre lui, le 13 juillet, les chefs d’accusation d’appel à « la haine et à la discrimination tribale et religieuse, ainsi qu’à la discrimination scolaire ». Pour Adou, ces propos « tenus de façon répétitive et abondamment répétitive » tombent sous le coup de la loi réprimant le terrorisme, votée en Côte d’Ivoire, en juillet 2015. Pour son avocat, Me Souleymane Diallo, les faits reprochés à son client « relèvent plus de l’imagination que de la réalité ».

L’inculpation de l’imam Aguib Touré divise autant la communauté musulmane que les Ivoiriens en général. Dans une vidéo abondamment relayée sur les réseaux sociaux, l’imam Youssouf Tall a apporté son soutien au jeune prédicateur, allant jusqu’à menacer le chef de l’État : « Je te demande (Alassane Ouattara) de libérer l’imam Aguib Touré immédiatement car si tu ne le libères pas, Allah va se charger de toi… » Le Conseil supérieur des imams (Cosim) de Boikari Fofana, longtemps silencieux, s’est quant à lui fendu d’un communiqué fort équilibriste.

Tout en déniant la qualité d’imam au « frère Aguibou Touré », l’organisation musulmane a plaidé auprès des « autorités judiciaires (pour) un traitement diligent, juste et équitable de la procédure ». L’affaire est, en effet, gênante pour le Cosim (dont Touré n’est pas membre), jugé proche du Rassemblement des républicains (RDR, parti présidentiel) et qui n’avait pas attendu la fin de l’enquête préliminaire concernant Tariq Ramadan, inculpé en France pour viols, avant de lui apporter son soutien.

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