Sécurité

Tunisie : « Il faut mener à bien la réforme globale du secteur de la sécurité »

Des soldats tunisiens montant la garde dans la capitale. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Matt Herbert, expert américain en sécurité, revient sur l'attaque du 8 juillet dans le nord-ouest tunisien. Et sur la réforme en cours des forces de sécurité.

Matt Herbert, associé dans Maharbal, une société tunisienne de consulting en matière de sécurité et en stratégie, est l’auteur d’un rapport en anglais pour l’ONG américaine Carnegie sur l’insurrection jihadiste dans le nord-ouest tunisien. Il revient sur l’attaque terroriste au poste frontalier de Ghardimaou, dans le gouvernorat de Jendouba, le 8 juillet. C’est la plus meurtrière de ces quatre dernières années dans la région : six agents de la garde nationale tunisienne y ont trouvé la mort.

Jeune Afrique : la topographie joue-t-elle dans l’implantation de la katiba Oqba Ibn Nafii dans la région ?

Matt Herbert : Le nord-ouest de la Tunisie compte beaucoup de montagnes. Le terrain sur lequel le groupe opère, sept montagnes dans la région de Kasserine et une plus proche du Kef, est assez accidenté, ce qui rend difficile l’arpentage et les patrouilles, même pour de grandes forces régulières de l’armée. C’est pour cela, que par le passé, des jihadistes algériens ont pensé s’y implanter, sans trop de succès cependant.

Cette attaque est-elle le signe de manquements dans la stratégie des forces de sécurité ?

Certains se demandent si cela représente un important échec de la stratégie de sécurité du gouvernement. Il reste beaucoup d’aspects à éclaircir, mais je ne crois pas que ce soit un désaveu pour les forces de sécurité. Tout d’abord, il est important de comprendre que les attentats à Sousse et au Bardo sont des phénomènes distincts de ce qui se passe dans le nord-ouest. La stratégie du gouvernement pour renforcer la sécurité dans les principales villes et les zones côtières a largement contenu les actes terroristes.

L’attaque de Ghardimaou n’est pas une preuve de la vigueur des groupes terroristes et elle ne modifie absolument pas la situation stratégique globale

Cette attaque à Jendouba est tragique pour la garde nationale et pour les familles des jeunes décédés. Cependant, elle rentre dans un catalogue d’opérations classiques de ces groupes armés : ce n’est pas une preuve de leur vigueur et elle ne modifie absolument pas la situation stratégique globale. Ces groupes sont confinés à la région et ne reçoivent que peu de soutien de la part de la population locale.

Des tirs avaient déjà ciblé une patrouille militaire à Ghardimaou en février dernier, là où l’explosion a eu lieu. Ces groupes représentent une menace, mais une menace limitée.

Vous laissez entendre dans votre rapport que l’usage des engins explosifs improvisés (IED) peut dénoter d’un certain amateurisme de la part des groupes armés, qu’en est-il ?

Cette dernière attaque était une réelle embuscade, relativement complexe. Un IED a sauté et un tir en enfilade s‘en est suivi. Cela demande un certain savoir-faire. Mais la forte dépendance aux IED met en évidence un déséquilibre entre les combattants jihadistes et les forces de sécurité dans la région. Les groupes armés sont trop faibles pour engager réellement le combat.

Sait-on chez qui la katiba prend ses ordres ?

Le leadership de la katiba est peu clair. Un certain nombre de chefs ont été tués les années passées. Le dernier, un Algérien nommé Mourad Bouzid et surnommé Bilel Kobbi, a été tué en janvier 2018 à Kasserine. Il semble que la chaîne de commandement passe à un moment ou l’autre par Abdelmalek Droukdel, chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Dans la région, on trouve aussi un groupe affilié à Daesh, Jund al Khilafa. Est-il moins dangereux que la katiba Oqba Ibn Nafii ?

Sur un plan militaire, les deux groupes ont une taille et une puissance de feu à peu près comparables. À eux deux, ils comptent environ 180 combattants.

La katiba Oqba Ibn Nafii semble être un peu plus sophistiquée en ce qui concerne sa tactique et donc être en mesure d’entreprendre des embuscades plus complexes, à l’instar de celles de Jendouba ou de l’attaque de décembre dernier sur le mont Chaambi. La présence de leaders expérimentés d’Aqmi joue pour elle.

La katiba Oqba Ibn Nafii tient à ne pas être trop mal perçue des populations

Par ailleurs, la katiba Oqba Ibn Nafii tient à ne pas être trop mal perçue des populations. Cela lui permet parfois de se trouver des personnes prêtes à leur vendre un minimum de biens et de services. Les partisans tunisiens de Daesh de retour de Syrie constituent désormais aussi un risque.

Y a-t-il une faille dans les forces de sécurité tunisiennes ?

Tout un tas de faits peuvent expliquer des difficultés à gérer la situation. Le ministère de l’Intérieur a longtemps été très « compartimenté », et la suppression de la Direction de la sûreté de l’État (DSE), a mis plusieurs directions dans l’embarras : c’est cette dernière qui concentrait une bonne partie de l’information sur les frontières.

Mais les forces de sécurité tunisiennes ont entrepris un effort concerté pour renforcer leurs capacités depuis 2011. La qualité des formations a augmenté, et de nouveaux équipements ont été achetés. La coordination entre la Défense et l’Intérieur a été légèrement accrue. Cela a eu un impact sur la lutte contre les groupes militants, avec un nombre de victimes au combat en forte baisse.

Face à l’usage répété des IED, faut-il adapter les formations de base ? Un centre à Bizerte est déjà dédié à l’entraînement contre ces engins, faut-il faire plus ?

Ce qu’il faut retenir c’est sûrement qu’il faut mener à bien la réforme globale du secteur de la sécurité. Certains pensent que la réforme devrait attendre après le combat contre les groupes terroristes. Je crois qu’au contraire, une réforme efficace est un pas vers la fin du terrorisme. C’est cette réforme qui peut entraîner des actions qui ne soient pas juste coercitives. C’est aussi une réforme réussie qui peut rétablir la confiance avec les citoyens. C’est d’autant plus important, que dans les régions dont nous parlons, la relation de confiance entre les citoyens et les forces de sécurité impacte directement la remontée d’informations, le soutien moral…

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