Yahya Jammeh dix ans après…

Écrit par Cheikh Yérim Seck, envoyé spécial

Le 22 juillet 1994, un jeune officier prenait le pouvoir à Banjul. Une décennie plus tard, le pays a fondamentalement changé. Reportage.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis qu’un obscur lieutenant de 29 ans, du nom de Yahya Jammeh, a renversé, le 22 juillet 1994, Dawda Diawara, le premier président de la Gambie indépendante. Depuis cette date, le pays a bien changé, à l’instar de son chef, qui a troqué son treillis contre de grands boubous, un turban, une chéchia, un sabre et un lourd chapelet.
Jammeh avait alors pris les rênes d’un pays sans université, sans télévision, ne disposant que d’un grand hangar en guise d’aéroport, d’une seule route bitumée longue de 7 km (reliant Banjul à Serekunda) et de deux hôpitaux. Aujourd’hui, les progrès sont visibles dès le premier coup d’oeil que l’on jette sur Banjul. Autrefois gros village, la capitale s’est progressivement métamorphosée. L’agglomération offre de larges artères goudronnées, des bâtiments modernes abritant des succursales de banques internationales ou d’autres multinationales, des nouveaux quartiers huppés – Fajara, Kotu, Kololi – habités par des commerçants, des émigrés et des caciques du régime, de luxueux hôtels, des restaurants et des boîtes de nuit… Dans les cybercafés, ils sont nombreux à se connecter à Internet, alors que le pays dispose de réseaux de téléphonie cellulaire, exploités par deux opérateurs (public et privé). Une ombre obscurcit toutefois ce tableau : l’éclairage public est insuffisant, et le courant est « rationné », si bien que nombreux sont ceux qui ont recours à des groupes électrogènes.
Les dix années écoulées ont été riches en défis pour le tombeur de Diawara. Celui-ci s’est mis au travail sans tarder. Le jeune chef de l’État se lève chaque matin à 5 heures pour faire sa prière. Après quoi il rejoint son bureau, qu’il ne quitte que tard dans la nuit. Ce fils d’agriculteur originaire de Kanilaï (un village situé à une centaine de kilomètres de Banjul) est entré dans l’armée le 1er avril 1984, tout juste âgé de 19 ans. Cinq ans plus tard, il accède au grade d’officier. De cette carrière fulgurante il conserve une aptitude certaine au commandement. À la tête du Conseil provisoire de gouvernement des forces armées (Army Forces Previsional Ruling Council, AFPRC), il s’est attelé, dès son accession au pouvoir, à doter le pays d’institutions efficaces. Une Constitution a ainsi été plébiscitée par 86 % de la population, et une élection présidentielle pluraliste a été organisée dès septembre 1996. L’AFPRC a été transformée en parti politique, pour devenir l’APRC (Alliance patriotique pour la réorientation et la construction). Jammeh a été élu avec 56 % des suffrages, et les législatives de janvier 1997 ont donné au camp présidentiel 33 des 44 sièges de députés à l’Assemblée nationale. Au cours de la même année, Jammeh a libéré un grand nombre de prisonniers politiques, comme il s’y était engagé au cours de sa campagne électorale. Dans la foulée, des radios privées (Radio One, West Coast Radio…) et des journaux indépendants (News & Monthly Report, The Independent, etc.) ont été autorisés. Le système juridique du pays a été modernisé, avec l’adoption de 163 nouvelles lois, allant de la mise en place d’un médiateur de la République aux règles de protection de la biodiversité. La décentralisation des pouvoirs s’est notamment traduite par la nomination de cadis (juges) et l’installation de tribunaux locaux. De nouvelles dispositions législatives ont également été adoptées en matière de crimes de sang et de trafic de drogue. Dans le domaine économique, le droit des affaires et des entreprises a été renforcé. Enfin, une Cour suprême a été créée en 2000, coupant définitivement le cordon ombilical avec le Privy Council de Grande-Bretagne qui continuait, trente-cinq ans après l’indépendance du pays, à juger en dernier ressort les affaires gambiennes.
L’élection présidentielle de septembre 2001 a vu Jammeh reconduit dans ses fonctions, félicité par son éternel challenger, Ousseynou Dabo, qui a reconnu sa défaite. La bonne réputation de cette jeune démocratie a toutefois été ternie par l’adoption d’une loi restrictive sur les médias en 2002, suivie d’une vague d’arrestations de journalistes, d’hommes politiques de l’opposition et même du parti au pouvoir. Comme sous l’effet d’un brusque accès de fièvre, les atteintes à la liberté d’expression se sont enchaînées : incendie criminel du domicile du correspondant de la BBC, destruction du matériel d’imprimerie du journal The Independent par des hommes armés, menaces anonymes contre le leader syndical Demba Jawo, patron de la Gambian Press Union… Cette « zone de turbulences » franchie, le pays semble avoir retrouvé la sérénité, tenu par une main de soldat habillé en civil. Celui qui se fait désormais appeler « Doctor Alaji Yahya AJJ Jammeh » a en effet appliqué la même méthode pendant dix ans : un équilibre subtil entre l’autorité propre au militaire et une promptitude à aller vers les Gambiens, à serrer des mains, à rire avec les jeunes, à se faire prendre en photo en leur compagnie… Sous des dehors accessibles se cache un homme de pouvoir qui a achevé d’étendre son emprise sur le pays en mettant au pas tous ses compagnons d’armes avec lesquels il a renversé Diawara. Avant de dompter l’armée par une répression « exemplaire » des tentatives de putsch qui ont frappé son régime à ses premières heures.
Au plan international, la Gambie joue un rôle proportionnel à sa taille. Et ce même si elle a simultanément présidé, en 1998, le Conseil de sécurité des Nations unies et, plus modestement, le Comité inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (Cilss). Au cours des dernières années, le pays a également dépêché des soldats sur diverses zones de conflit : Timor oriental, Kosovo, Angola, Sierra Leone, Éthiopie et Érythrée.
Sur le front de l’économie et des infrastructures, l’État s’est fixé des objectifs synthétisés dans le document intitulé Vision 2020 : ce plan est fondé sur le développement d’une économie libérale, exportatrice de produits agricoles et manufacturés, administrée suivant une charte de bonne gouvernance, sous le contrôle d’une population plus éduquée, mieux soignée, avec un niveau de vie décent. Comme pour concrétiser ces intentions, Jammeh a doté le pays, entre 1994 et 1996, d’un aéroport du niveau de ceux de l’Afrique de l’Ouest et d’une chaîne de télévision nationale, avant de poser, en février 1998, la première pierre de l’université de Brikama, qui a délivré ses premiers diplômes de maîtrise en 2004. Les progrès dans le secteur de l’éducation se sont traduits par une scolarisation accrue des filles et la démocratisation de l’enseignement : en 2000, 237 établissements avaient déjà été construits et 150 bourses accordées à des étudiants pour l’accès aux grandes écoles. Mais le taux de scolarisation des enfants au primaire dépasse à peine les 60 % à ce jour. La couverture médicale du pays, l’une des plus faibles au monde, a été nettement améliorée, avec la construction de quatre nouveaux hôpitaux à Farafenni, Bwiam, Soma et Serekunda. Un secrétariat national de lutte contre le sida, rattaché au cabinet de la présidence, est soutenu par la Banque mondiale et par Zeinab Jammeh, membre actif de l’Organisation des premières dames africaines contre le VIH-sida. Le taux national de prévalence de la pandémie – 1,6 % de la population adulte – est relativement bas par rapport au reste du continent.
La santé publique est inséparable de la mobilité des personnes, dans un pays où, il y a quelques années encore, beaucoup de femmes mourraient en couches, faute de routes carrossables pour atteindre les rares centres médicaux. De nouvelles voies quadrillent à présent le pays, reliant Kololi à Sukuta, Brikama à Siloe, Serekunda à Mandinaba… Le visiteur est d’emblée frappé par le réseau Kombo Coastal Roads, une autoroute qui dessert l’ouest du pays et longe le fleuve jusqu’à Banjul. Mais des efforts importants restent à faire dans ce domaine, pour réhabiliter des tronçons cahoteux, comme celui de Soma-Bwiam-Tumani Tenda (le long de la rive sud du fleuve Gambie).
S’il a fait des progrès incontestables dans le domaine des infrastructures, le pouvoir issu de la « révolution du 22 juillet » a mené les grands chantiers de l’économie avec des fortunes diverses. Le tourisme, importante source de devises du pays, représentant 12 % à 15 % du PIB selon les estimations, a connu un brutal coup de frein au lendemain du coup d’État de 1994. Après une diminution de 65 % du taux de fréquentation du pays, due au retrait de tour-opérateurs occidentaux et à la suppression des liaisons aériennes directes avec certains pays comme la France, le secteur a redémarré à partir de 1996. La Gambie reçoit aujourd’hui 100 000 visiteurs par an, dont dépendent 10 000 emplois directs et indirects. Les hôtels sortent de terre un peu partout dans la capitale et, selon les estimations du ministère du Tourisme, le nombre de lits dans des établissements de luxe devrait atteindre 14 000 en 2005.
L’équipe Jammeh a réalisé le plus important projet de développement de la pêche de l’histoire du pays, d’un coût de 13,47 millions de dollars, financé entre autres par la Banque africaine de développement. Mais elle est loin d’avoir exploité toutes les potentialités liées au fleuve Gambie et à la côte Atlantique du pays. La crevette congelée est certes son principal produit d’exportation, mais la production gambienne reste en dessous de 50 000 tonnes de poissons par an, pour une capacité estimée à 80 000 tonnes.
Le handicap majeur de l’économie réside dans sa dépendance vis-à-vis des fluctuations de la production d’arachide. Cette importante ressource est passée de 120 000 tonnes en 1997 à 45 000 tonnes en 1998, avant de frôler les 130 000 en 2000, puis de diminuer de moitié du fait de la sécheresse au cours de la campagne 2002-2003. Une nouvelle baisse qui a engendré une diminution du PIB de 0,6 % en 2002, et contribué à une chute historique du dalasi : la monnaie nationale a perdu 40 % de sa valeur entre 2002 et 2003. Pour enrayer cette dangereuse dépendance vis-à-vis de l’arachide, les autorités ont jeté leur dévolu sur le riz. La production de cette filière s’accroît (elle a atteint de 16 700 tonnes en 2001), grâce notamment au développement de la riziculture irriguée soutenue par un projet financé par le Koweït d’un montant de 3,7 millions de dollars sur cinq ans.
Dix années après l’arrivée de Jammeh aux commandes, la Gambie s’est dotée d’infrastructures socio-économiques essentielles, et son PIB nominal a progressé d’environ 10 %. Mais elle reste affectée par les déséquilibres structurels qui caractérisent les pays sous-développés. En 2003, le montant de ses importations a atteint 204 millions de dollars, et celui de ses exportations seulement 9 millions. La Gambie fait venir de l’extérieur tous les biens manufacturés dont elle a besoin, mais aussi un tiers des produits alimentaires et des biens d’équipement consommés par sa population. Le pays se situe à la 155e place sur 177 États mentionnés dans le classement du développement humain établi par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en 2004. Un rang qui s’explique par la situation géographique de cette enclave « entourée » par le Sénégal et dépourvue de richesses minières. Malgré cela, selon les prévisions, la Gambie va enregistrer cette année un taux de croissance de 7 %, soit une progression équivalente à celle enregistrée en 2003. Les recettes de l’État sont passées de 1,7 milliard de dalasis (58 millions de dollars) en 2003 à 2,43 milliards (83 millions de dollars) pour l’année en cours du fait d’un accroissement des taxes à l’importation. Si la Gambie a appris à ne compter que sur elle-même, le pays va néanmoins devoir renouer très vite avec les institutions de Bretton Woods. Le retour du FMI et de la Banque mondiale, avec un allégement du service de sa dette et la reprise des concours financiers, constituerait un « bol d’air » appréciable en vue de l’échéance présidentielle de septembre 2006. Car la compétition s’annonce serrée. Jammeh sera sans nul doute candidat. Face à une opposition qui ne manquera pas de faire campagne sur le terrain social.