Société

Boycott au Maroc – Saïd Saâdi : « Ce sont les plus pauvres qui achètent les produits les plus taxés »

Des salariés de Centrale Danone manifestent devant le Parlement marocain, le 5 juin 2018, contre le boycott. © REUTERS/Youssef Boudlal

Économiste et militant de gauche, ex-secrétaire d'État, Saïd Saâdi a cosigné au côté d'une soixantaine de politiques, acteurs de la société civile et chercheurs un « Communiqué à propos de la campagne ». Il estime que ceux qui appellent au boycott posent des questions légitimes que la classe politique - islamistes compris - a du mal à entendre.

« Attirer l’attention sur la gravité de la situation actuelle de notre pays, dont la campagne de boycott ne constitue qu’une des manifestations saillantes ». C’est l’objectif affiché par une soixantaine de figures de la société civile marocaine, d’intellectuels et de personnalités – parmi lesquels l’homme d’affaires Karim Tazi, le député Omar Balafrej ou encore l’ancien président de la CGEM, le syndicat patronal, Hassan Chami – qui ont cosigné un « Communiqué à propos de la campagne de boycott » publié le 14 juin (voir ci-dessous l’intégralité du texte).


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Saïd Saâdi, ancien secrétaire d’État chargé de la Protection sociale, de la Famille et de l’Enfance, cadre du Parti du progrès et du socialisme (PPS) qu’il a quitté en 2014, économiste et militant de gauche a cosigné ce texte. Pour lui, ce n’est pas aux « boycotteurs » qu’il faut s’en prendre, mais aux politiques économiques qui ont suscité le boycott.

Jeune Afrique : Certains accusent le mouvement de boycott de démagogie. Le communiqué que vous avez cosigné met de son côté en garde contre « le risque de dévoiement de la campagne de boycott » et le risque de surenchères…

Saïd Saâdi : L’accusation de démagogie, à mon sens, ne tient pas. En janvier dernier, Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, a déclaré depuis Marrakech à propos de la région nord-africaine que « le mécontentement populaire bouillonne » et a pointé plusieurs raisons à cela. C’est de la démagogie ?

Au lieu d’accuser, regardons les choses en face : l’actualité marocaine répond aux manifestations en Jordanie et en Tunisie. Après 2011, certaines questions sont restées sur la table dans la région. Il faut les régler. Je ne cache pas avoir été étonné de voir un ministre [Mohamed Boussaïd, ministre de l’Économie et des finances, ndlr] qualifier les pro-boycott d’« étourdis ».

Je pense que ce que le mouvement peut contenir de démagogie, si tant est qu’il en contienne, est en fait une réponse à une élite qui préfère ainsi balayer d’un revers de la main les revendications de certains secteurs de la société, et paraît ainsi très déconnectée.

L’absence de direction aux mouvements de protestation sociale est aussi une conséquence des politiques d’austérité

Ce qui semble effrayer certains, c’est l’absence d’encadrement de ce boycott. Cela ne vous inquiète pas ? 

Qu’ils se souviennent donc que si le rôle des syndicats n’a cessé de décroître depuis les années 1980, c’est aussi un des effets des choix politiques qui ont accompagné les programmes d’ajustements structurels durant cette décennie. Même si, par ailleurs, les syndicats n’ont cessé de devenir plus bureaucratiques, décevant toujours plus de citoyens. L’absence de direction aux mouvements de protestation sociale est aussi une conséquence des politiques d’austérité.

Vous citez la directrice du FMI. Pourtant, vous êtes par ailleurs très critique contre cette institution internationale. Pourquoi ?

Depuis 2011, le FMI n’a eu de cesse d’appeler à l’austérité budgétaire, sans se soucier de savoir si cela n’allait pas bouleverser les équilibres sociaux. La réforme des caisses de retraite, par exemple, qui retarde l’âge de départ à la retraite, abaisse le montant des pensions, a été menée sur demande du FMI.


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Ne faut-il pas malgré tout réformer certaines mesures perçues comme sociales, notamment les systèmes de compensation ?

Réformer ne devrait pas sous-entendre atteindre au pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Un salaire n’est pas un coût à comprimer. Les systèmes de compensation sont pour beaucoup désuets, mais il faut être très prudent : l’expérience a montré que – malgré leur efficacité limitée – leur suppression a un impact direct et très violent pour les ménages de la classe moyenne. Il faut en changer, mais maintenir des outils de redistribution et préserver le pouvoir d’achat et la consommation intérieure.

De quelle manière ?

Augmenter le salaire minimum, par exemple. Il n’a pas bougé depuis 2015. D’une manière générale, ayons à l’esprit que le souci ne réside pas du seul côté de nos dépenses. C’est un modèle global qui aujourd’hui est mis à mal.

La croissance sur la dernière décennie s’élève à environ 3 %. Selon la Banque mondiale, elle devrait stagner jusqu’à 2020. Elle n’est tirée que par l’agriculture et le tourisme, qui ne créent que peu d’emplois. On trouve maintenant des zones industrielles transformées en zones d’investissement immobilier et ces activités industrielles nous obligent toujours à importer intensément.


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Vous semblez dire que le privé a échoué…

Je pense plutôt que le public a été sous l’offensive des politiques de restriction budgétaire, alors que dans les faits, dans les années 2000, lorsque l’investissement – au sens de la formation brute du capital fixe – était au plus haut, c’était dû aux deux-tiers environ au secteur public. Le privé devait prendre la relève, mais en fait, nous assistons à une panne dans l’investissement.

Ce sont les plus pauvres qui achètent les produits les plus taxés

Vous liez également la question fiscale au boycott. Pourquoi ? 

Bien sûr, elle est au cœur du mouvement de boycott. Ce sont les plus pauvres qui achètent les produits les plus taxés. Il faut revoir les taux de TVA, cette dernière ayant aujourd’hui un effet redistributif régressif. Il faut taxer plus les biens et les services de luxe. Le taux de TVA sur l’eau minérale est de 20 %. Voilà qui en dit long.

Le boycott ne dit-il pas aussi l’échec des islamistes ?

Il est difficile de juger de cela, mais j’ai l’impression que le boycott vient prouver l’écueil de deux choix politiques récents, deux forces politiques : les islamistes et les technocrates.

En effet, on découvre que les islamistes n’ont pas tant une politique sociale qu’un simple discours moralisateur concernant la chose financière. Par ailleurs, ils doivent leurs progrès politiques à la séquence ouverte en 2011, mais ils ne tiennent pas leurs engagements, implicites ou formels.

Faut-il rappeler que l’article 36 de la Constitution adoptée en 2011 insiste sur la lutte contre les conflits d’intérêts, le trafic d’influence et de privilèges, l’abus de position dominante et même le monopole ? Les islamistes n’ont pas été actifs pour traduire cela concrètement.

Quant au Conseil de la concurrence, il est aujourd’hui éteint. Avant 2011, il n’était que consultatif, il était censé devenir plus décisionnel. Et depuis 2013, il n’a plus de président. En effet, de nombreuses personnes sont dépitées devant ces promesses non tenues et les partis politiques le paieront en 2021.

Le communiqué que vous avez cosigné n’est pas tendre, non plus, avec les parlementaires…

Le fait est que le Parlement, une institution à l’égard de laquelle les citoyens sont déjà souvent défiants, a mis bien du temps à présenter le rapport de la commission d’information des députés sur les prix de vente des carburants. Alors même que ce dernier a bien révélé des profits exorbitants… Laissez-moi rester dans l’analyse et remarquer que la composition du Parlement change beaucoup : on trouve toujours plus de directeurs de société et de professions libérales, du côté du PAM [centre, ndlr], comme du PJD [islamiste, ndlr].

 

Maroc : Communiqué à propos de la campagne de boycott (14 juin 2018) by jeuneafrique on Scribd

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