Santé

Crise sanitaire en Tunisie : le PDG de la Pharmacie centrale s’exprime enfin

Conditionnement de médicaments aux laboratoires pharmaceutiques Adwya, en Tunisie. © Ons Abid pour JA

Depuis huit mois, la Tunisie fait face à une pénurie de plusieurs médicaments. Au centre de la crise : la Pharmacie centrale, qui détient le monopole en matière d’importation de médicaments. Après avoir fait profil bas dans les médias, Aymen Mekki, élu en avril dernier à la tête de la centrale d'achat, se livre à Jeune Afrique.

Considérée comme étant la principale institution sanitaire au cœur de la crise, la Pharmacie centrale, et notamment à travers son PDG Aymen Mekki, est restée plutôt discrète. Ce dernier, propulsé en avril dernier à la tête de la centrale d’achat de médicaments du pays après le renvoi de son prédécesseur Moez Lidinallah Mokaddem, s’est retrouvé capitaine d’un bateau qui prenait déjà l’eau depuis plusieurs mois.

Malgré la montée de la crise, Aymen Mekki n’a fait qu’une seule déclaration officielle, le 8 juin dernier, via l’agence Tunis Afrique Presse (TAP). Il avait alors notamment exprimé son « étonnement » face au cri de détresse du médecin Faouzi Addad, qui signalait sur Facebook que l’hôpital Abderrahmen Mami de l’Ariana était en rupture de stock de Xylocaïne, un anesthésiant local indispensable pour plusieurs opérations. Le directeur de la Pharmacie centrale avait assuré qu’il n’y avait pas de pénurie de ce médicament, avant de s’enfermer de nouveau dans un mutisme médiatique.

De son côté, le gouvernement s’est saisi du dossier. Le 11 juin, un Conseil des ministres a été convoqué en urgence et plus de 500 millions de dinars devraient être débloqués par le gouvernement afin de rembourser la dette de la Pharmacie centrale. Car si le manque du produit en question, fabriqué en Tunisie, relèverait plutôt d’un problème de gestion de stock plutôt que d’une indisponibilité, la pénurie n’en est pas moins alarmante.

Au total, plus de 200 produits sont en rupture de stock ou en quantités réduites. En cause, la situation de la Pharmacie centrale, qui détient le monopole de l’importation des médicaments, et qui ne parvient plus à rembourser ses fournisseurs, dont certains refusent de poursuivre l’approvisionnement en médicaments. Aymen Mekki a accepté de briser le silence pour Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous refusé de parler aux médias tunisiens ces dernières semaines ? 

Aymen Mekki : Je ne voulais pas alimenter la polémique. Il existe bel et bien une crise des médicaments mais la récupération politique de cette crise dans les médias en la présentant comme un signe de l’échec du gouvernement dans une période de tractations politiques au plus haut sommet de l’État, ne m’a pas encouragé à m’exprimer sur la question. Ce qui touche à la santé des Tunisiens doit impérativement être traité de manière objective.

La Pharmacie centrale a-t-elle une responsabilité dans ce qu’il s’est passé à l’hôpital de l’Ariana ?

Le post Facebook du médecin révèle la psychose qui s’est installée en Tunisie ces derniers mois. L’indisponibilité des médicaments importés est une réalité, seulement relier chaque incident dans les hôpitaux à cette pénurie n’a pas de sens.

Le Xylocaïne est fabriqué en Tunisie et le laboratoire qui a remporté l’appel d’offres cette année est totalement disposé à fournir la Pharmacie centrale, qui agit en tant que centrale d’achats. Nous avons d’ailleurs effectué une première commande en janvier 2018 et une seconde mi-avril, que nous comptions bien-sûr livrer une fois qu’elle a été reçue fin mai. Le problème est ici un problème de communication.

Cette psychose rend de plus en plus difficile le maintien d’un stock stratégique de médicaments

La Pharmacie centrale doit gérer l’approvisionnement sur tout le territoire et si les demandes de chaque entité ne sont pas expressément formulées nous ne pouvons pas mesurer l’urgence d’une situation. En l’occurrence, le bon de commande d’urgence n’a été envoyé que le 7 juin, et nous avons donc livrer l’établissement le 11.

C’est pour éviter ce type de situation qu’au cours du Conseil ministériel restreint (CMR) qui s’est tenu autour de la Pharmacie centrale, que la mise en place système d’information qui permettrait de mieux renseigner sur le niveau de stock des hôpitaux a été décidée.

Aujourd’hui, cette psychose complexifie davantage notre travail et rend de plus en plus difficile le maintien d’un stock stratégique de médicaments. Plusieurs établissements, par peur de la pénurie, optent pour le surstockage, ce qui augmente la pression exercée sur la Pharmacie centrale.

Quelles autres difficultés entravent le travail de la Pharmacie centrale ?

La caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), ainsi que les structures hospitalières, doivent plus de 820 millions de dinars à la Pharmacie centrale. Mais au-delà de ces dettes, la Pharmacie centrale absorbe seule les effets de la dévaluation du dinar sur l’industrie pharmaceutique. En effet, étant la centrale d’achats aussi bien pour le secteur privé que pour le secteur public, nous vendons ces médicaments à un prix fixé par le ministère du Commerce, indépendamment des prix du marché.

Nous avons enregistré 160 millions de dinars de perte. Ce système est insoutenable pour l’institution

De plus nos clients nationaux achètent ces produits en dinars tunisiens, alors que la Pharmacie centrale les achète en euros auprès des fournisseurs. Plus le dinar perd de sa valeur, plus l’écart entre le prix fixé par le ministère du Commerce et celui que nous payons aux fournisseurs est important.

Au total nous avons enregistré 160 millions de dinars de perte. Ce système est insoutenable pour l’institution. A l’avenir, cette aide devra se limiter aux médicaments vitaux. Il faut également savoir que cette crise est récurrente, elle n’est pas nouvelle. Depuis la création de l’institution en 1988, tous les cinq ans, l’État intervient pour effacer l’ardoise des dettes de la Pharmacie centrale. Ce qui prouve que le problème est avant tout structurel.

Pourquoi la Pharmacie centrale doit-elle garder ce rôle de centrale d’achats ?

C’est d’abord une responsabilité sociétale. La Pharmacie centrale est le meilleur rempart contre les médicaments contrefaits. Les fournisseurs, eux aussi, préfèrent s’adresser à un seul interlocuteur sur tout un territoire. Ce n’est pas la Pharmacie Centrale qu’il faut supprimer, c’est le système qu’il faut réformer.

Comment cela doit-il se faire ?

D’abord, il faut changer notre consommation de médicaments. Nous devons rehausser notre niveau de consommation local et autoriser les pharmaciens à substituer les médicaments prescrits par leurs génériques, qui sont moins coûteux. En France, 90% des médicaments consommés sont des génériques, nous devons allons vers ce modèle. Mais le droit à la substitution doit être négocié entre les ordres des médecins et celui des pharmaciens, la Pharmacie Centrale  ne peut pas intervenir sur ce point.

A mon échelle, j’aimerai remettre à flot l’entreprise au niveau financier, car une centrale d’achat ne peut jouer son rôle que lorsqu’elle est en bonne relation avec ses fournisseurs. L’aide du gouvernement récemment octroyée va nous aider à aller dans ce sens, mais elle doit être suivie par une réforme du système de financement des caisses sociales qui est défaillant.

Les fournisseurs qui ont pris en otage les patients tunisiens, seront les derniers à être payés

La Pharmacie centrale a également besoin d’une réforme managériale. J’ai commencé il y a un mois à associer les différents ordres de professionnels du secteur à la procédure d’achat des médicaments. L’idée est de créer une commission d’achats capable de nous rapprocher de la réalité du terrain et de mieux nous préparer face à des événements conjoncturelles tels que des épidémies saisonnières et certains pics de consommation.

Le système d’information dont je vous ai déjà parlé, dont la mise en place a été décidé au cours du CMR, permettra de mieux gérer les stocks, de gagner en capacité de planification et de réduire les temps d’attente pour les livraisons.

Où en sont les négociations avec vos fournisseurs étrangers ?

J’ai pratiquement rencontré tous les représentants des laboratoires étrangers avec qui la Pharmacie centrale collabore. Nos fournisseurs n’ont pas été payés pendant une période supérieure à 200 jours, il n’est donc pas simple de regagner leur confiance.

Certains laboratoires ont annoncé la rupture de leur contrat, d’autres mettent la pression à travers certains médicaments indispensables pour les patients tunisiens afin d’être payés.  Mais qu’ils sachent que ceux qui ont pris en otage les patients tunisiens, seront les derniers à être payés. Le secteur de la santé est supposé être un secteur noble et il n’existe aucune excuse pour justifier ce type de comportement.

De plus, l’engagement à payer les dettes de la Pharmacie Centrale a été pris au plus haut sommet du gouvernement. Nous allons l’honorer, cela ne fait aucun doute.

Fermer

Je me connecte