Pétrole & Gaz

Sénégal : « La manière dont sont octroyés les blocs pétroliers est trop discrétionnaire »

Vue d'une raffinerie de pétrole. © Dirk Ingo Franke/CC/Flickr

Les dossiers portant sur le pétrole et le gaz déchaînent les passions au Sénégal. Au lendemain d'une concertation nationale organisée sur le sujet par le président Macky Sall, boycottée par l'opposition, le géologue Fary Ndao livre son analyse à Jeune Afrique.

« Malédiction du pétrole », conflits d’intérêt, répartition des revenus : l’exploitation prochaine des gisements de pétrole et de gaz sénégalais, découverts en 2014 et 2015, suscite l’inquiétude dans le pays.

L’opposition, qui dénonce un manque de transparence, a boycotté la concertation nationale sur la gestion des revenus de l’exploitation gazière et pétrolière qui s’est tenue ce mardi 12 juin au sud de Dakar. Le géologue Fary Ndao, auteur de L’Or noir du Sénégal, paru au printemps 2018, revient pour Jeune Afrique  sur les questions que soulève l’exploitation du sous-sol sénégalais.


>>> A LIRE – Pétrole sénégalais : les dangers de l’eldorado


Jeune Afrique : Les contrats concernant l’exploitation des ressources pétrolières et gazières ont suscité de vives réactions. Le pétrole sénégalais a-t-il été bradé, comme l’affirme une partie de l’opposition ? 

Fary Ndao : Bradé est un terme trop fort. Les contrats prévoient qu’une part des profits serve à rembourser aux compagnies pétrolières les frais avancés pour la recherche, puisque ce sont elles qui prennent en charge les risques financiers lors de l’exploration. Ensuite, l’État et les compagnies se partagent le reste des profits : : c’est ce que l’on appelle la rente pétrolière. Or, au moment où l’État cherchait à attirer les investisseurs pour explorer son sous-sol, il est parvenu à être majoritaire dans tous les contrats. C’est plutôt positif, à mon avis.

Il convient toutefois d’être prudent sur un point : partout dans le monde, les compagnies pétrolières gonflent les frais d’investissements, d’exploration et de développement pour se rembourser davantage. Or cela réduit, mécaniquement, la rente à se partager et donc la part de l’État. Pour éviter cela, il faut se munir d’une loi anti-corruption plus stricte et renforcer les organes de contrôle de la direction des Hydrocarbures du ministère du Pétrole et des Énergies.


>>> A LIRE – Hydrocarbures : l’Afrique contribue largement aux bons résultats dévoilés par Total


L’accord entre la Mauritanie et le Sénégal portant sur le gisement de gaz Grand Tortue a notamment fait polémique. Est-il équitable ?

Les deux États ont décidé de se répartir les revenus à hauteur de 50% chacun. Les réservoirs géologiques qui contiennent le gaz sont naturellement disposés de manière équilibrée de part et d’autre de la frontière, mais la répartition du gaz à l’intérieur relève de données industrielles dont je ne dispose pas.

C’est la géologie qui guide la répartition des revenus, mais le gaz est une ressource fluide et peut se déplacer. Pour éviter tout conflit, comme ça a pu être le cas entre le Ghana et la Côte d’Ivoire, il fallait chercher un consensus. Je ne sais pas si le 50/50 était l’accord le plus juste, mais c’était l’accord le plus prudent.

En 2016, Aliou Sall, le frère du président Macky Sall, a dû quitter son poste d’administrateur chez Petro-Tim, dans un contexte de soupçons de clientélisme. Le risque de conflits d’intérêt est-il réel ?

La manière dont sont octroyés les blocs pétroliers est trop discrétionnaire. Les compagnies manifestent leur intérêt sans qu’il y ait d’appel d’offres. Les contrats sont alors négociés avec Petrosen puis validés par décret présidentiel. Le code pétrolier, qui date de 1998, doit changer. Il faut rendre obligatoire l’appel d’offres pour mettre les compagnies en concurrence, sans qu’il n’y ait de possibilité d’entente directe. L’État travaille dans ce sens il me semble. C’est également une demande de la société civile.


>>> A LIRE – Affaire Petro-Tim : Aliou Sall parle


La présence du frère du président de la République en tant que représentant d’une compagnie privée peu crédible a nécessairement créé la suspicion. Il s’est agit au mieux d’une légèreté, au pire d’un réel conflit d’intérêt.

Le Sénégal a la chance d’avoir découvert du pétrole à un moment où son économie était déjà diversifiée

Existe-t-il une « malédiction du pétrole » ? Si oui, comment s’en prémunir ?

Oui et elle désigne l’installation des pays détenteur de ressources naturelles dans une économie de rente aux dépens de secteurs porteurs comme l’industrie ou l’agriculture. Installer une économie de rente crée une élite de rente, introduit des inégalités et une perte de productivité.

Le Sénégal a la chance d’avoir découvert du pétrole à un moment où son économie était déjà diversifiée. Le risque semble donc moindre. La maîtrise de ce risque dépendra notamment du degré d’information des citoyens qui, plus ils seront informés, plus ils pourront questionner les choix des dirigeants concernant l’utilisation des revenus.

Je suis optimiste. Selon moi, les bases démocratiques du Sénégal, et l’expertise sénégalaise, notamment de la diaspora, pourront faire office de garde-fous quant à cette « malédiction ». Le choix d’intégrer la société civile au comité d’orientation stratégique COS-Petrogaz est dans cette optique une bonne chose.


>>> A LIRE – L’Afrique de l’Ouest détient le tiers des réserves de pétrole et de gaz du continent


Que gagnerait le Sénégal à valoriser lui-même son pétrole et son gaz ?

Pour l’heure, les capacités de raffinage sénégalaises sont insuffisantes. En les renforçant, le Sénégal pourrait faire baisser ses importations de produits pétroliers comme l’essence ou le gasoil.

Favoriser l’essor d’une vraie industrie pétrochimique permettrait également de créer des matériaux cosmétiques, industriels ou pharmaceutiques. Actuellement le Sénégal importe 95% de ses médicaments, ce qui alourdit son déficit commercial.

Macky Sall a promis les premiers barils en 2021 ou 2022. Est-ce un calendrier tenable ?

Les différentes étapes ont jusqu’ici été menées dans les temps annoncés. Il faut donc espérer que les phases de développement et de production respectent également le calendrier prévisionnel.

L’approche de l’élection présidentielle pourrait toutefois retarder un peu certaines décisions finales d’investissements. Parce que, d’une part, Macky Sall sera occupé à faire campagne, et d’autre part, le contexte électoral pourrait créer de l’incertitude chez les investisseurs. Mais à mon sens, elles ne seraient pas retardées de plus d’un an.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte