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Football – Aksel Bellabbaci : « Les Kabyles se sentaient orphelins sans sélection nationale »

L’équipe de football de Kabylie. © DR

En Algérie, les Kabyles représentent un quart de la population. Dans le monde, leur diaspora s’élève peu ou prou à six millions d’individus, dont la moitié réside en France. Parmi eux, Aksel Bellabbaci, débarqué à Paris en 2012, devenu secrétaire d’État chargé des sports du gouvernement provisoire en exil, puis président de l’équipe nationale de football. Du 31 mai au 9 juin, il a emmené ses joueurs à Londres défendre les couleurs du pays, à l’occasion de la Coupe du monde des peuples sans État.

« Chacun espère beaucoup de cette Coupe du monde. Les Kabyles nous attendent au tournant et veulent nous voir gagner ». Si l’équipe de Kabylie ne fera finalement pas partie de la finale du Mondial des équipes de peuples sans État (ConIFA), ce samedi 9 juin, à Londres, pour Aksel Bellabbaci, le président de l’équipe nationale, leur « participation était déjà une victoire ».


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De son engagement pour l’indépendance de la Kabylie, à la création de l’équipe, ce technicien en fibre optique dans le civil revient pour JA sur les raisons qui l’ont amené à la présidence de l’équipe nationale de Kabylie.

Jeune Afrique : Comment est né votre engagement pour l’indépendance de la Kabylie ?

Aksel Bellabbaci : Au départ, j’étais surtout intéressé par la défense de notre identité, à travers sa culture, sa langue, ses chants, ses danses ou sa poésie. Nous autres Kabyles sommes fondamentalement différents des Arabes algériens, ne serait-ce que par nos racines berbères ou notre physique. De manière générale, nous nous mélangeons peu. Je me souviens qu’un jour, ma sœur qui était fâchée avec mon père lui a dit pour l’énerver « Ferme ta gueule, sinon je te jure que je vais me marier avec un Arabe ! » (rires), c’est vous dire…

L’objectif, aujourd’hui, est d’obtenir l’indépendance totale et de façon pacifique, avec l’appui du peuple kabyle

En grandissant, j’ai compris que nous étions deux peuples différents et les massacres du Printemps berbère le 20 avril 1980 puis celui du Printemps noir en 2001 m’ont conforté dans cette idée. Le gouvernement provisoire en exil a été créé en 2011, dans la suite du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, convaincu que le combat pour une Algérie plurielle était voué à l’échec. L’objectif, aujourd’hui, est d’obtenir l’indépendance totale et de façon pacifique, avec l’appui du peuple kabyle.

Aksel Bellabbaci/DR

Vous souvenez-vous de votre premier acte militant ?

C’était en 1998, après l’assassinat du chanteur et poète Lounès Matoub. J’avais douze ans. Lorsque j’étais petit, dans mon village, nous parlions kabyle à la maison. Mais à l’école, tout se faisait obligatoirement en arabe. Chaque début de semaine, on devait saluer le drapeau et chanter l’hymne national et j’avais convaincu quelques camarades de le faire en kabyle, en référence à la traduction qu’en avait fait Matoub avant de mourir. Bien entendu, cela nous a valu des problèmes, mais par la suite, l’école a décidé de supprimer ce rituel pour éviter de nouveaux incidents. Pour moi, c’était comme une victoire.

De quelle manière devient-on président d’une équipe nationale de football ?

En 2014, j’ai rencontré Ferhat Mehenni, le président du gouvernement provisoire, qui avait entendu parler de la ConIFA et cherchait quelqu’un pour monter un dossier d’adhésion. J’ai toujours été un grand supporter de la Jeunesse sportive de Kabylie [le club de Tizi Ouzou, le plus titré du pays, ndlr] et j’ai moi-même joué au football étant plus jeune. Comme j’étais également engagé pour l’indépendance, Mehenni m’a proposé de m’en occuper. Il faut savoir que les Kabyles sont de grands fans de foot et se sentaient orphelins de ne pas avoir de sélection qui les représente.

Le hasard a fait que ce projet est né au moment où l’Algérie était éliminée du Mondial au Brésil. À l’époque, j’avais été choqué d’entendre qu’un groupe composé à 60 % de Kabyles déclare représenter les Arabes. Cela a renforcé ma détermination à créer cette équipe.

Vous rejoignez la ConIFA en 2017 et commencez alors une campagne de qualification pour la Coupe du monde 2018 dans la foulée.

Pour cela, il fallait jouer un certain nombre de matchs, mais le calendrier a fait que ce n’était pas possible en France à cause de la trêve estivale. J’ai donc choisi, dans le plus grand secret, de jouer ces matchs en Kabylie avec une équipe provisoire constituée de joueurs locaux. Les matchs avaient lieu dans les montagnes et la police algérienne ne l’a jamais su. En revanche, lorsque la ConIFA a annoncé, en septembre 2017, que nous avions terminé premiers du continent, la police a débarqué chez moi, m’a interrogé pendant neuf heures, puis libéré sous la pression de la population qui manifestait devant le commissariat.

Qu’en est-il de l’effectif actuel de l’équipe nationale de Kabylie ?

Nous avons lancé une campagne de recrutement pour constituer l’équipe qui participerait au Mondial. Pour être candidat, il fallait remplir trois critères : être Kabyle, être licencié dans un club et être âgé de plus de seize ans. Des centaines d’inscriptions nous sont parvenues et nous avons organisé des journées de détection en Kabylie, pour les locaux, et en France, pour la diaspora. Quant aux candidats qui étaient vraiment trop loin, au Canada ou en Russie par exemple, nous les avons analysés sur base de vidéos. Finalement, nous avons retenu une liste de 30 noms, réduite à 23 pour le tournoi.

DR

Combien faisaient partie de l’équipe des qualifications ?

Aucun malheureusement. Au départ, il devait y en avoir un, mais j’ai fait l’erreur de divulguer son nom et il a à son tour été interrogé par la police et renoncé, par crainte de représailles. Sur les 30 noms, 7 résident en Kabylie, mais je ne tiens pas à les révéler, pour éviter qu’un tel incident ne se reproduise, d’autant que nous avons reçu de nombreuses menaces de la part d’Algériens arabes qui voient notre projet avec défiance. Je peux juste vous dire que certains sont semi-professionnels.

Si les organisateurs du ConIFA prennent en charge les participants sur place, ceux-ci doivent financer le voyage par eux-mêmes. Comment avez-vous procédé ?

Notre équipe est financée à 100 % par la solidarité kabyle. Pour venir à Londres, nous avions besoin de 50 000 €, afin de payer le transport, les visas, l’équipement et un stage de préparation sur place. Cette somme, nous l’obtenons à travers une campagne de financement participatif, mais également grâce à la générosité de notre diaspora. Nous avons refusé que les Kabyles d’Algérie ne mettent la main à la poche, car leur situation sur le terrain est déjà suffisamment compliquée au quotidien pour leur demander un effort financier supplémentaire.

Le plus important, c’est qu’ils jouent pour la Kabylie. S’ils veulent militer, cela doit venir d’eux-mêmes et se faire en dehors du foot

La ConIFA prône la neutralité politique. Or, la sélection semble être une caisse de résonance dans votre lutte pour l’indépendance. Comment parvenez-vous à ne pas franchir la ligne jaune ?

Les deux entités sont séparées. Beaucoup de joueurs ont commencé à s’intéresser à notre combat grâce à l’équipe, ils sont conscients de toutes les difficultés que nous avons rencontrées. Mais je tiens à maintenir le groupe en dehors de la politique. La moyenne d’âge est de 23 ans, certains sont encore très jeunes et je me verrais mal les utiliser comme des sujets. Le plus important, c’est qu’ils jouent pour la Kabylie. S’ils veulent militer, cela doit venir d’eux-mêmes et se faire en dehors du foot.

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