Quand afro rime avec rétro

Écrit par Jean Berry

Les grandes heures musicales de l'Afrique subsaharienne des années 1950 aux années 1980 font l'objet de rééditions de plus en plus documentées. Petit voyage au fil de dix compilations et disques d'époque.

C’est seulement dans les années 1980 que le public européen a découvert Fela Kuti, Salif Keïta alors qu’ils animaient les clubs d’Afrique depuis déjà près de quinze ans. Leurs enregistrements circulaient en Europe sans véritable distribution commerciale. Depuis, ce vide a laissé à quelques passionnés (DJ’s, collectionneurs, producteurs) l’opportunité de défricher un territoire encore peu connu : celui de la musique africaine de la période des indépendances jusqu’aux années 1970 et 1980, qui ont vu les débuts des grandes stars d’aujourd’hui.
Parmi eux, Vincent Kenis et le label belge Crammed Discs, qui signent en 1983 avec Zazou/Bikaye/CY1 le premier disque de fusion électro-africaine, intemporel, singulier et visionnaire, réédité dix et vingt ans plus tard. La même année, deux des plus importants distributeurs de musique africaine ouvrent boutique : Ibrahima Sylla fonde à Paris son magasin dans le 10e arrondissement et le label Syllart (150 parutions aujourd’hui), qui contribue à faire découvrir Ismaël Lô ou Baaba Maal ; à Londres, adossé à la boutique de disques de Warren Street, naît le label Sterns, qui révèle Salif Keïta ou Khaled au public anglo-saxon. Son site – www.sternsmusic.com -, qui compte plus de 3 000 références, est sans doute le plus complet sur la discographie africaine.
En 1986, Crammed publie un album du crooner Mahmoud Ahmed, onze ans avant les débuts de la collection Éthiopiques, chez Buda Musique, dont les 23 volumes sont aujourd’hui connus dans le monde entier. En 1988, Lusafrica sort le premier album de Cesaria Evora, La Diva aux pieds nus, avant de rééditer des disques du Cap-Vert et d’Angola, notamment des albums de Bonga et l’excellente double compilation Soul of Angola.
Si une partie de ces disques sont aujourd’hui épuisés, de nouveaux labels comme Wrasse Records, qui réédite depuis dix ans la musique de Fela (entre autres), Soundway Records ou Oriki Music apportent de nouvelles pierres à cet édifice de passionnés. Pour Grégoire de Villanova, fondateur d’Oriki, « l’intérêt est de faire écouter la musique d’artistes connus, mais enregistrée avant qu’ils ne le soient devenus. Des disques d’époque qui ne sont pas encore influencés par les marchés occidentaux ». Voici dix albums précieux, compilés à partir de vinyles d’époque, de Dakar à Abidjan et de Lagos à Kinshasa Bon voyage.

Bamba
Orchestra Baobab, Sterns Africa
Premier disque de rééditions de l’orchestre sénégalais, publié en 1993 par Sterns Africa. Les membres du groupe, fondé dans les années 1970, s’étaient pourtant séparés en 1987. Au menu, les grands succès du Baobab des années 1980. Ce n’est qu’en 2002 que Nick Gold et son label World Circuit rééditèrent le fameux Pirates Choice, paru en 1982, avant d’orchestrer le come-back du groupe. À découvrir aussi, A Night at Club Baobab, collection de live des années 1970 publiée par le label français Oriki en 2006.

Roots of rumba rock
Congo classics 1953-1955
Initialement publiée en 1994 sous le titre Zaire Classics, cette compilation a été enrichie d’un second volume pour sa réédition en 2006. Au menu, une quarantaine de rumbas et biguines du Congo des années 1950, publiées à l’époque par le label Loningisa, auxquelles le travail de recherche de Vincent Kenis, qui signe les notes historiques et la traduction d’un livret passionnant, a offert une seconde vie Remarquable.

Gems from the classic years, 1967-1974
King Sunny Ade, Shanachie
Un retour proposé par le label américain sur les premières années du « King of Juju », King Sunny Ade, et sur sa musique inspirée de la tradition yoruba qui se frottait à l’époque au highlife et aux débuts de l’afrobeat. Avec ses Green Spots, rebaptisés African Beats au milieu des années 1970, il fut l’alter-ego moins médiatisé du grand Fela. Bel hommage.

The very best of éthiopiques
Union Square
Événement ! Cette récente compilation retrace la saga de la superbe collection lancée en 1997 par Francis Falceto et Buda musique, et révélée au grand public par Jim Jarmusch, qui utilisa sur la B.O. de Broken Flowers (2005) deux morceaux de Mulatu Astatqe, père de l’éthio-jazz, extraits d’Éthiopiques, volume 4. Au menu également, les envolées du saxophoniste Getatchew Mekurya et les ballades du crooner Mahmoud Ahmed, distribuées aujourd’hui à travers le monde. Indispensable.

Belle époque vol. 1 : Soundiata
Rail Band, Syllart / RFI
Un double album balayant la grande époque (de 1970 à 1983) du Super Rail Band de Bamako, l’orchestre qui révéla Salif Keïta et Mory Kanté. Au Mali puis en exil à Abidjan, avec notamment le guitariste Djélimady Tounkara, son frère Issa ou Cheikh Tidiane Seck à l’orgue, le groupe a initié les grandes heures de la musique moderne malienne.

Essential recordings
Manu Dibango, Manteca
Un regard sur les premiers enregistrements du saxophoniste camerounais, parrain des courants afro-funk et afro-jazz, installé en France depuis les années 1950. On y retrouve les tubes qui ont fait sa renommée comme Soul Makossa (1972), Africadelic, Electric Africa ou Africa Boogie, au fil d’un double album festif et métissé.

Keleya
Moussa Doumbia, Oriki Music
Jouant à Abidjan comme nombre de musiciens maliens dans les années 1970, le saxophoniste Moussa Doumbia et son groupe, avec un funk lorgnant vers Harlem et Lagos délivré chaque soir à la Boule noire, un club chic de Treichville, gravèrent quelques live mythiques. Ambiance

Anthology vol. 1
Fela Kuti, Wrasse Records
Premier d’une série de trois coffrets (2 CD + 1 DVD), ce volume donne à découvrir les débuts de Fela, encore sous l’influence du highlife avec les Koola Lobitos, son premier groupe, puis ses premiers enregistrements afrobeat avec les Africa 70. Côté DVD, le concert du festival de Glastonbury en 1984 vient d’être publié pour la première fois, grâce au label anglais Wrasse Indispensable.

Modern highlife, Afro sounds & nigerian blues 1970-76
Nigeria Special, Soundway Records
Nouvelle perle compilée par le DJ de Brighton Miles Cleret et son label Soundway, après Ghana Soundz I & II ou le disque du T.P. Orchestre Poly-Rythmo béninois. 36 titres autour du highlife et de la scène nigériane des années 1970 avec Celestine Ukwu, The Funkees, Victor Uwaifo, Tunji Oyelana Foisonnant.

Guinée, cultural revolution 57/86
African Pearls, Syllart
Poussée par le président Sékou Touré, qui lança le label d’État Syliphone et pléthore d’orchestres nationaux et fédéraux, la musique guinéenne regorge de trésors comme le Bembeya Jazz ou les African Virtuoses, présents sur cette anthologie aux côtés d’un titre live de Myriam Makeba.

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