Politique économique

[Tribune] Zone de libre-échange continentale : comment lier commerce et développement réel ?

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Macroéconomiste hétérodoxe du développement. De nationalité camerounaise, Thierry Amougou est professeur-chercheur à l'université catholique de Louvain en Belgique.

Le président de l'Union africaine, Paul Kagamé, en concertation avec le président tchadien Idriss Déby, avant la signature de l'accord de libre-échange, le 21 mars à Kigali. © AP/SIPA

Pour que la Zlec tiennent ses promesses, il faudra des politiques économiques volontaristes et sortir d'un libre-échange vu comme une fin en soi, pour en faire plutôt un instrument de développement. C'est l'analyse de l'économiste Thierry Amougou.

Analyse. Très souvent, lorsqu’on parle de mondialisation, l’aspect économique est prépondérant. La naissance d’une Zone de libre-échange continentale (Zlec) en Afrique obéit donc à l’air du temps.

Théoriquement, la Zlec permettrait à l’Afrique de bénéficier des effets positifs de la division du travail, de tirer profit des économies d’échelles et de mieux intégrer le marché mondial via une innovation institutionnelle spécifique sous-jacente, mais aussi par le biais d’une mutualisation des forces qui augmenterait sa capacité de négociation.

Deux défis majeurs sont cependant à relever par la Zlec. D’abord convertir ces bénéfices théoriques en bénéfices réels. Puis, faire de ceux-ci des multiplicateurs du développement réel de l’Afrique. Rien n’est moins évident.

Promouvoir une croissance qualitative

Concernant le premier défi, bénéficier des effets positifs de la division du travail ne sera possible que si la Zlec entraîne une hausse des échanges elle-même liée à l’extension du marché panafricain. Ce dernier sera alors le moteur d’une croissance smithienne – c’est- à-dire quantitative – à condition que la naissance de la Zlec entraîne un effet création de commerce supérieur à l’effet détournement de commerce possible dès la naissance d’une zone de libre-échange.

Il faudra aussi que les absents de l’accord de libre-échange – comme le Nigeria – aient tort. C’est-à-dire qu’ils profitent moins économiquement en restant hors de la Zlec qu’en l’intégrant.


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Certains marchés africains peu avancés (transport aérien, par exemple) et des infrastructures de transports inexistantes entre les États peuvent aussi faire de la Zlec un optimum de second rang, et non de premier rang comme on l’espère.

La croissance quantitative (smithienne) ne suffira cependant pas. La Zlec devra s’accompagner de réformes économiques, structurelles et institutionnelles afin qu’à la croissance quantitative s’ajoute une croissance qualitative (schumpetérienne) liée à l’innovation, au sens de destruction créatrice de nouveaux instruments de production, de nouveaux procédés de production, de nouveaux produits et de nouveaux services.

Les multinationales occidentales pourraient prendre les meilleures parts de marchés au sein de la Zlec

Si atteindre conjointement les objectifs de croissance quantitative et de croissance qualitative serait déjà une bonne moisson, les mettre au service du développement réel du continent exige des politiques ad hoc. Les concevoir implique de sortir de l’essor du libre-échange comme une fin en soi pour en faire un simple instrument de développement.

Éviter le creusement des inégalités

Cela étant, la Zlec a besoin de politiques qui évitent que le renforcement du libre-échange n’aboutisse en Afrique à une hausse de la pauvreté et des inégalités, comme le montrent les travaux de Thomas Piketty dans le cas d l’Occident.

Cette politique de lutte contre la hausse de la pauvreté et des inégalités doit s’accompagner d’une économie géographique axée sur une équité territoriale qui évitera que les centres (régions africaines riches) ne se renforcent comme seules territoires riches quand les périphéries (régions africaines pauvres) se renforceront comme territoires pauvres.


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L’évolution des salaires des travailleurs africains et leurs conditions de travail mises en concurrence au sein de la Zlec, ainsi que la santé de la petite industrie locale, doivent faire l’objet d’une attention particulière. Les multinationales occidentales à la surface financière plus large que celle de nombreuses entreprises africaines pourraient prendre les meilleures parts de marchés au sein de la Zlec, en laissant des miettes aux entreprises africaines.

L’Afrique est ouverte au libre-échange depuis au moins le XVème siècle, sans cependant se développer

Ces dernières doivent donc pouvoir être protégées par une sorte de protectionnisme éducateur dans certains domaines et secteurs non encore aptes à entrer dans l’arène des marchés mondiaux. La Zlec doit s’inspirer des pays comme la Chine, où un des éléments ayant permis le développement est moins la spécialisation suivant les règles classiques du libre-échange que la mise en place d’une vaste politique de recherche et d’innovation dont le but est de diversifier l’économie via la construction de nouveaux avantages comparatifs et des gains de productivité à mettre au service du développement réel.

Celui-ci ne peut se réaliser si la Zlec ne pense que « commerce », sans projets de recherche-développement et de protection sociale d’envergure continentale. Il sera un mirage si la Zlec évince les objectifs de développement par les objectifs de libéralisation des échanges. L’Afrique est ouverte au libre-échange depuis au moins le XVème siècle, sans cependant se développer. La Zlec doit se construire en ayant en mémoire cette réalité historique à ne pas reproduire.

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