Vie des partis

Tunisie : Chahed or not Chahed ?

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, lors de la clôture de la conférence Tunisia 2020, le 30 novembre 2016, à Tunis. © Nicolas Fauqué pour JA

C'est le feuilleton de ce mois de Ramadan en Tunisie. Sur la sellette, le Premier ministre joue son avenir lors des négociations sur un nouvel accord de Carthage.

Chronique. Il avait un public acquis, était présent dans tous les esprits et sur tous les médias mais il finit par indisposer les Tunisiens. Il ne s’agit pas du dernier feuilleton de ramadan ou de l’ultime épisode d’une caméra cachée controversée mais de l’accord de Carthage – la plateforme politique de la Tunisie post-révolution – qui finit par prendre des allures de mauvaise farce. Alors qu’un accord était attendu de manière imminente depuis plusieurs jours, des divergences sur le maintien du gouvernement Youssef Chahed ont conduit à la suspension sine-die des discussions pourtant cruciales pour le pays.

Les difficultés à gouverner la Tunisie faute de majorité au Parlement avaient poussé le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, à lancer en juin 2016 l’initiative dite de « l’accord de Carthage » dans l’objectif de réunir partis et instances nationales autour d’éléments de programme pour un gouvernement d’union nationale. Deux ans plus tard, en raison notamment des mauvaises performances du gouvernement Youssef Chahed et des tensions sociales persistantes, le président de la République a lancé un second accord de Carthage axé sur des réajustements et une réflexion pour améliorer la gouvernance de la Tunisie. En discussion depuis près de deux mois, l’accord de Carthage nouvelle formule a achoppé sur un point après que 63 autres ont été validés : le départ ou le maintien de Youssef Chahed.

Lâché par Nidaa Tounes, Youssef Chahed existe aujourd’hui grâce à Ennahda

Le chef du gouvernement a réussi à se rendre impopulaire et à cristalliser les griefs de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) mais également ceux de son propre parti. Paradoxalement, son unique appui lui est désormais apporté par le parti islamiste. « Il existe aujourd’hui grâce à Ennahdha », remarque le chroniqueur, Haythem El Mekki, qui s’interroge sur ce que va faire Chahed. Certains souhaiteraient qu’il démissionne afin de ne pas hypothéquer un éventuel avenir politique tandis que ses inconditionnels soutiens l’encouragent à ne pas abandonner son poste.

Ennahdha cherche ses marques pour les législatives et présidentielle de 2019

Pourtant, Youssef Chahed est lâché par sa propre famille politique. Même Nidaa Tounes, dont il est issu, envisage les différents moyens à mettre en œuvre pour que Chahed quitte la Kasbah. À l’occasion d’un dîner, dimanche 27 mai, Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif du parti – qui n’a pas été légitimé par un congrès électif – et dont l’hostilité à Chahed est notoire a tenté d’obtenir la démission des ministres de Nidaa Tounes afin de provoquer un vote de confiance au gouvernement à l’Assemblée. Une manœuvre qui a tourné court mais qui en dit long sur un parti poussé dans ses retranchements au point de vouloir se défaire de l’un des siens qui, en outre, mène le gouvernement.

Entre Chahed et Ennahdha, il ne s’agit pas d’amour fou ; tout au plus un flirt de circonstances…

Le parti d’Ennahdha, depuis son succès relatif aux municipales du 6 mai, donne de la voix et surtout cherche ses marques pour les législatives et présidentielle de 2019. Entre temps, il tente de négocier et de marquer des points tout en sachant que le profil malléable de Youssef Chahed convient à son président, Rached Ghannouchi. « Entre Ennahdha et Chahed, il ne s’agit pas d’amour fou ; tout au plus un flirt de circonstances », assure un syndicaliste.

Une instabilité qui dure

De son côté, l’UGTT avait prévenu que sa patience avait des limites. La centrale entendait bien que son exigence concernant le départ de Chahed soit respectée. Un point devenu aussi essentiel que symbolique dans son bras de fer avec Ennahdha. Une guéguerre qui a fini par agacer Béji Caïd Essebsi, lequel avait sifflé la fin de la récréation en suspendant les discussions de l’accord de Carthage. Pour revenir autour de la table, les différents protagonistes devront montrer patte blanche, mais nul n’est dupe. Le discours autour du consensus ne fait plus d’adepte et rien ne va plus entre Ennahda et Nidaa Tounes. Mais contrairement aux apparences, le gouvernement Chahed devra son éventuelle survie non pas au soutien d’Ennahdha mais au bon vouloir du président Béji Caïd Essebsi, qui peut demander le retrait de confiance à l’exécutif. C’est lui qui reste le grand maître du jeu et il n’hésite pas à le rappeler.

Quoi qu’il arrive, ce dernier coup de théâtre au sujet de l’accord de Carthage devrait être perçu par les partis comme un véritable coup de semonce. Le pays ne peut plus supporter une situation d’instabilité politique chronique qui se traduit par des remaniements et des déséquilibres dans la gouvernance. Dans tous les cas, un scénario mal ficelé et les motivations obscures des partis ont accentué le désintérêt des Tunisiens pour ce feuilleton politique. 

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