Culture

« This is Nigeria » : quand le rappeur Falz s’inspire de Childish Gambino

Falz dans son clip "This Is Nigeria". © Capture d'écran

En se réappropriant le clip de l’Africain-américain Childish Gambino, le très populaire rappeur réussit l’exploit de mettre en scène les difficultés socio-politiques du Nigeria, entre violence et corruption.

Plus d’un million de vues sur YouTube, 5 000 commentaires et des réactions en rafales sur les réseaux sociaux… Avec This Is Nigeria, publié la semaine dernière, le rappeur nigérian Falz The Bahd Guy, Folarin Falana de son vrai nom, a frappé un grand coup. Son titre, mis en images, se veut une sorte de parodie militante de This Is America, le désormais iconique clip vidéo du rappeur africain-américain Childish Gambino, alias Donald Glover.

Quand ce dernier dénonce le racisme, la violence ou encore la libre circulation des armes à feu entres autres problématiques qui gangrènent l’Amérique des années 2010, Falz, lui, évoque les maux de son propre pays, le Nigeria. Et ce, avec brio…

Au Nigeria, tout le monde est criminel

Le clip s’ouvre sur le rappeur de 27 ans, qui, radiocassette sur l’épaule, écoute, dos tourné, un discours de celui qui n’est autre que son père, l’avocat activiste des droits humains et homme politique Femi Falana.

« Ils sont extrêmement pauvres, les infrastructures médicales sont misérables. Nous évoluons au sein d’un système capitaliste et néocolonial fondé sur la fraude et l’exploitation. Par conséquent, vous êtes tenus de composer avec des institutions corrompues. De nombreuses affaires criminelles sont jugées au sein des postes de police. Quoi de plus illégal… », lance Femi Falana avant que son fils ne prenne le relais.

Débute l’instrumental de la chanson, emprunté à Childish Gambino et nappé d’une rythmique à mi-chemin entre hip-hop et afropop. Dans le clip, les scènes de violence ne se font pas attendre. Ici, la machette se substitue à l’arme à feu….

« Voici le Nigeria, regardez comme nous vivons, tout le monde est criminel », rappe notamment Falz, qui, à l’inverse de Childish Gambino, laisse apparaître un corps musclé et une barbe impeccable. Il joue d’abord d’un flow nonchalant, comme empreint d’une sorte de fatalité, avant de se montrer plus vivace, comme déterminé. De quoi enrober ses punchlines d’une vigueur encore plus manifeste. Sans oublier son faux accent yoruba qui constitue sa signature.

Pour la chorégraphie, il est rejoint par quatre jeunes femmes voilées qui ne sont pas sans faire penser aux lycéennes de Chibok, enlevées en avril 2014, dans le nord du pays, par le groupe djihadiste Boko Haram.

Violence, corruption et néolibéralisme 

Le texte du morceau aborde la situation économique du pays jugée catastrophique, les politiciens et forces de l’ordre corrompues, l’insécurité et l’abrutissement d’une frange de la société biberonnée au bling bling. Falz rappe aussi que les plus enclins à contester le résultat d’élections sont des tueurs, des voleurs et des pilleurs.

Autant dire qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère à l’instar de Childish Gambino. Les pasteurs, qui ont pignon sur rue, en prennent également pour leur grade. Les délestages sont également pointés du doigt (illustrés par deux hommes aux prises avec des groupes électrogènes) tout comme les difficultés rencontrées par les jeunes, taxés de « paresseux » par les élites dirigeantes, alors qu’ils cumulent les emplois et que l’accès aux études supérieures constitue, pour eux, une gageure.

Wizkid semble érigé comme symbole du néolibéralisme qui ronge le Nigeria

Falz revient aussi sur des affaires qui défraient régulièrement la chronique dans son pays comme les conflits, parfois meurtriers, qui opposent fermiers et bergers dans le nord-est du pays ou les ravages de la consommation de sirop pour la toux, dont la codéine se substitut à la drogue chez les jeunes.

Dans une autre scène du clip, un jeune homme pianote sur son ordinateur portable et fait indéniablement penser au chanteur Wizkid de par son look et sa coupe de cheveux. Il lance des liasses de billets en l’air, tandis que deux jeunes femmes ultra-sexy se trémoussent à ses côtés. Wizkid semble érigé comme symbole du néolibéralisme qui ronge le Nigeria, comme un exemple à ne pas suivre. Autant dire que Falz n’est pas le seul à le penser si l’on se réfère aux propos de Seun Kuti, fils de Fela, interviewé en mars dernier par JA.

Falz met également en scène la mésaventure de l’Inspecteur Général de la Police, Ibrahim Kpotun Idris qui, depuis mai dernier, fait l’objet de railleries sur le web. Dans une vidéo postée sur YouTube, on le voit lire son discours, tout en bafouillant, lors d’un évènement à Kano.

Ainsi, le pays, présidé par Muhammadu Buhari, est au plus mal si l’on en croit ce clip. En vérité, il ne fait qu’illustrer une réalité avec laquelle compose péniblement le Nigeria où Buhari a annoncé, il y a peu, vouloir briguer un second mandat.

Une satire ingénieuse 

Chez Falz, si parodie il y a, c’est pour éveiller les consciences à la manière de son homologue américain

En dansant dans son clip aux plus de 200 millions de vues, Childish Gambino s’en prend notamment à l’appropriation culturelle dont est victime la communauté africaine-américaine tout en continuant à profondément souffrir du racisme. Il met également en exergue le fait que l’industrie du divertissement et la pop culture tendent à reléguer au second plan les difficultés d’une société au bord de la rupture.

Or, depuis sa publication il y a près d’un mois, les parodies loufoques de This Is America foisonnent sur le web quitte à amuser les internautes, éclipsant ainsi les véritables messages véhiculés par le rappeur américain.

Chez Falz, si parodie il y a, c’est pour éveiller les consciences à la manière de son homologue américain. Et difficile de nier que sa satire tape dans le mille. Le rappeur américain Diddy a même posté des extraits du clip sur son compte Instagram en félicitant les artistes du Nigeria. Comme lui, bon nombre d’internautes, Nigérians pour la plupart, n’ont pas manqué d’encenser le clip et l’humour tranchant de Falz. Certains allant jusqu’à le comparer à… Fela Kuti !

 

Mais la vidéo de Falz a aussi eu droit  à de vives critiques tant sur le fond que sur la forme. L’une d’entre elles l’accuse purement et simplement de plagiat au regard du clip de Childish Gambino. Si l’inspiration et le caractère parodique sont bel et bien là, Falz s’émancipe aisément du scénario proposé par Gambino en imposant le contexte nigérian avec force.

Scène militante montante

Diplômé en droit et avocat depuis 2012, Falz a vite abandonné sa carrière naissante pour se lancer en musique. Une reconversion qui lui a plutôt réussi. Avec trois albums au compteur, il fait partie des voix majeures de l’afropop au Nigeria. Toutefois, il se fait bien plus discret que ses collègues de la scène Naija. Fort de singles adoubés par la critique, multirécompensé, comparse des chanteurs Simi, Yemi Alade et Davido, acteur reconnu et primé, il est à la tête de Bahd Guys Records, son propre label. Gageons que le coup d’éclat qu’est This Is Nigeria lui vaudra de belles retombées.

Mais Falz n’est pas le seul artiste nigérian à faire rimer afropop et conscience politique. Depuis quelques années, le pays voit de plus en plus de stars de la pop nigériane s’en prendre ouvertement au gouvernement. Citons 2Baba, chanteur que certains ont connu sous le nom de 2FaceIdibia, interprète de la chanson African Queen. En janvier 2017, l’artiste a annoncé vouloir conduire une marche nationale contre le gouvernement, qu’il accusait de mener le pays à sa perte d’un point de vue économique. S’il a été forcé d’annuler son initiative par les autorités, son engagement n’a pas faibli pour autant.

Fermer

Je me connecte