Société

[Tribune] Transition démographique africaine : un besoin massif d’investissements européens

Par

Directeur du bureau Régional du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) pour la région Afrique de l’Ouest et du Centre qui couvre 23 pays.

Sur une plage de Lomé, au Togo, en 2014 (illustration). © Jacques TORREGANO pour Jeune Afrique

L’explosion démographique en Afrique risque d’anéantir la croissance économique (+ 5 %) dans la région si les investissements nécessaires ne sont pas réalisés pour éduquer, soigner et offrir des emplois décents aux jeunes africains de moins de 35 ans.

Tribune. Selon les prévisions des Nations unies, la population du continent africain passera de 1,2 milliard d’habitants en 2015 à 2,4 milliards en 2050, soit un quart de la population mondiale. Plus de la moitié de cette population (environ 70%) sera constituée de jeunes de moins de 35 ans.

Le potentiel économique que constituent les jeunes du continent, peut se transformer en une véritable bombe si des investissements massifs ne sont pas réalisés pour satisfaire leurs demandes sociales. Dans une grande partie du continent, on assiste à une progression rapide de la pauvreté avec plus de 70% de personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour, et 80 % de jeunes frappés par le chômage déguisé lié à l’auto-emploi et à l’exercice d’activités économiques peu rémunératrices (friperie ; vente à la criée ; cirage de rue; etc.).


>>> A LIRE – Démographie : quel avenir pour les moins de 25 ans sur le continent ?


Les risques de l’absence d’emplois

En Afrique de l’Ouest et du Centre, en particulier, sur les 110 millions de jeunes de 15 et 30 ans, 20 % (environ 29 millions) étaient au chômage au cours de l’année 2017.  Cette absence d’emplois décents et le manque d’espoir poussent un grand nombre à la migration clandestine, à la criminalité, à la radicalisation, à l’exploitation et à l’extrémisme violent.

C’est ici que prend tout son sens le concept de dividende démographique entendu comme le seuil approprié d’investissements nécessaires pour permettre aux populations les plus vulnérables, en nombre et en genre (les jeunes et les femmes), d’accéder plus facilement aux services de la santé reproductive, à des emplois décents, à l’information et à la formation, facteurs essentiels pour le développement du capital humain.

La forte croissance économique dans les pays dits « émergents » aujourd’hui a été possible grâce à l’accélération de leur transition démographique. La diminution du pourcentage de jeunes dans la population et l’augmentation du nombre d’actifs a permis à ces pays de consacrer une part plus importante de leurs revenus à l’épargne, aux investissements productifs et à l’amélioration de leur capital humain. Ils ont pu alors bénéficier, sous certaines conditions, du dividende démographique.


>>> A LIRE – Les problèmes de l’Afrique ne sont pas d’ordre démographique !


Ce scénario a été tenté avec succès en Asie du Sud-Est au bénéfice d’États qui présentaient dans les années 1960 les mêmes signes inquiétants que l’Afrique dans la prise en charge de la santé reproductive. Ces pays ont adopté très tôt des programmes de population visant à réduire leur fécondité et leur croissance démographique, et ce parallèlement à l’adoption de politiques économiques et de reformes en matière de santé et d’éducation.

Auto-prise en charge

Les chefs d’État et de gouvernements africains ont pris la mesure des enjeux du dividende démographique à Kigali (2016) à travers une feuille de route fixant les priorités sous le quadruple prisme de l’Emploi et l’entrepreneuriat ; de l’Éducation et du développement des compétences ; de la Santé et du bien-être ; et du droit, de la gouvernance et de l’autonomisation de la jeunesse.

Cet aggiornamento a été encadré par les Agendas de tous les partenaires concernés par l’Agenda de développement post-2015, l’Agenda 2030 des Nations unies pour le développement durable et l’Agenda 2063 pour la transformation de l’Afrique.

L’Afrique s’est déjà résolument engagée dans cette voie. Un pays comme le Rwanda, a pu installer des infrastructures certes modestes mais porteuses de valeur ajoutée et de dynamiques socio-économiques (énergies renouvelables, promotion de start-up, réforme en profondeur du système d’enseignement et formation professionnelle accélérée, etc.). D’autres pays ont aussi fait des efforts de développement salués par la communauté internationale tels que l’Afrique du Sud, l’Angola, le Botswana, le Cap-Vert, le Ghana et le Kenya.


>>> A LIRE – Natalité africaine : le démographe burkinabè Jean-François Kobiané répond à Emmanuel Macron


Plus récemment, dans la région du Sahel, un projet visant la capture du dividende démographique à travers le renforcement de l’autonomisation des femmes et des filles est mis en œuvre dans six pays (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad). Ce projet bénéficie du  soutien financier de la Banque mondiale et l’appui technique du bureau régional de l’UNFPA pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Les bénéfices que pourrait générer l’option du dividende démographique en Afrique se chiffreraient à 500 milliards de dollars US. A condition que des investissements conséquents soient libérés dans une tranche temporelle en synchronisation avec les agendas du développement.

Une plateforme politique euro-africaine

La tenue des Journées européennes de développement (Bruxelles, 5-6 juin 2018) offre une opportunité pour renforcer le dialogue entre l’Afrique et l’Europe sur la transition démographique, après le 5e sommet UE-UA organisé à Abidjan en novembre 2017 dont le thème central était consacré aux jeunes.

L’Union européenne peut accompagner les pays africains pour atteindre l’émergence économique et sociale en mobilisant les investissements nécessaires pour accélérer la transition démographique du continent. En tant que fer de lance de la résurgence économique du vieux continent, l’Union africaine travaille résolument dans la perspective d’un partenariat politique et économique « gagnant-gagnant » dans lequel toutes les parties impliquées pourraient tirer leur épingle du jeu.

Ainsi, la transition démographique et la capture du dividende démographique en Afrique pourraient résulter d’investissements dans les infrastructures socioéconomiques de base et dans la promotion des droits humains tels que la protection de la dignité humaine, la santé, la planification familiale, l’éducation et l’autonomisation des femmes et des jeunes.

L’UNFPA reste convaincu que ces jeunes ne sauraient être abandonnés au radicalisme aveugle, aux trafiquants d’êtres humains ou passeurs du désert, des mers et des océans à travers lesquels ils périssent par dizaines de milliers. La bataille de la transition démographique et de l’accès à l’emploi décent pourrait être un puissant antidote à ces dérives.

Fermer

Je me connecte