Politique

Tunisie : hommages unanimes à Maya Jribi, militante iconique

Maya Jribi, lors d'un discours à Tunis en octobre 2012. © REUTERS/Anis Mili

La militante de gauche, réputée pour son intégrité et sa proximité avec la société civile, première femme à diriger un parti politique, est décédée samedi à l'âge de 58 ans. Sa mémoire a été saluée par l'ensemble de la classe politique tunisienne.

Les hommages sont nombreux, et l’éloge unanime. La militante et dirigeante politique est décédée ce 19 mai à Radès, où elle résidait depuis des années. Dimanche, des centaines de personnes ont suivi son cercueil, de son domicile jusqu’au cimetière Rahma, dans cette ville de la banlieue de Tunis. Dans la foule, de nombreux militants et personnalités du monde politique tunisien.

Maya Jribi « avait voué son parcours à la libre parole et fait de la dignité, de la sincérité, de la loyauté, de la constance de ses convictions, de l’altruisme et du dévouement au service de la Tunisie ses credo », lit-on dans un message de condoléances publié par la présidence tunisienne dans les heures qui ont suivi l’annonce du décès. Le président de l’Assemblée des représentants du peuple, Mohamed Ennaceur – de Nidaa Tounes -, et le vice-président, l’islamiste Abdelfattah Mourou, ont joint leurs voix pour inviter les élus à observer un hommage. Une nouvelle cérémonie est prévue, mardi 22 mai au soir, qui rassemblera militants et proches de la défunte.

Première tunisienne cheffe de parti

Depuis plus d’un an, Jribi s’était fait discrète. Son cancer la fatiguait, mais elle recevait toujours de manière régulière ses camarades du parti de centre gauche Al Joumhouri, dont elle fut secrétaire générale de 2012 à 2017, après avoir dirigé son ancêtre, le Parti démocrate et progressiste (PDP) de 2006 à 2012. Elle restera dans les mémoires comme la première femme tunisienne – et du Maghreb, avec l’Algérienne Louisa Hanoune – à diriger un parti politique.

Maya Jribi donnait tout, ne prenait rien

« Je passais souvent la voir. Les derniers moments, elle restait alitée. J’écoutais ses conseils. Elle était l’âme de ce parti », lâche, sonné, Issam Chebbi, qui lui a succédé à la direction d’Al Joumhouri.

En février 2017, les congressistes du parti avaient insisté pour lui offrir le statut de « présidente honorifique ». Elle avait décliné. « Maya Jribi donnait tout, ne prenait rien », souligne Bochra Bel Haj Hmida, ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD). Célibataire, elle consacrait toute son énergie à son combat politique.

« Elle était prête à tout sacrifier, confie une proche. Je lui avais même dit de penser un peu plus à elle. C’était tellement intense… » 

Se rapprocher de la classe ouvrière et tendre la main aux islamistes

Issam Chebbi a connu Maya Jribi alors qu’elle était encore étudiante en sciences à Sfax. Comme lui, elle militait dans les rangs de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). « Une personne très active, très à gauche », se souvient-il. Ces camarades se remémorent son idée fixe : se lier avec la classe ouvrière, la défendre.

Au début des années 1980, son parcours croise celui d’Ahmed Nejib Chebbi, frère d’Issam. Quand il fonde le Rassemblement socialiste progressiste (RSP), en 1983, elle y adhère et s’essaie au journalisme au sein de la rédaction d’Al Mawkif, le journal qu’édite le parti. C’est le début d’un long compagnonnage politique. Jribi suit Chebbi dans ses aventures, de la transformation du RSP en PDP à la dissolution de ce dernier dans Al Joumhouri. Mais quand Nejib Chebbi annonce quitter le parti, elle décide en revanche de rester.

Bien des épreuves ont lié ces deux figures de la gauche tunisienne. En 2007, ils ont ainsi mené une grève de la faim pendant un long mois, avec cinq autres militants, pour protester contre l’expulsion du parti de son siège tunisois. À cette époque, Jribi est déjà une opposante claire au régime de Zine el-Abidine Ben Ali. Sa direction, à l’institut de sondages Al Amouri où elle a fait le plus clair de sa carrière après un passage à l’Unicef, la soutient, alors que de nombreuses entreprises craignent d’embaucher des opposants.

Elle soutient également notamment l’initiative du 18 octobre 2005, une plateforme dans laquelle se mêlent militants islamistes et de gauche. L’événement, dont Nejib Chebbi est un ardent promoteur, résonne a posteriori comme l’un des signes avant-coureurs de la révolution. Il a été initié par des militants de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, dont Jribi était une membre active depuis sa jeunesse.

Proche de la société civile

Militante politique, Jribi a aussi partagé les combats de la société civile. « C’est sûrement ce qui explique, avec son intégrité, pourquoi tant de jeunes lui rendent hommage, au moins de manière symbolique », estime Mahmoud El May, ancien député du PDP et militant d’Al Joumhouri, qui fut l’un de ses amis.

Bochra Bel Haj Hmida confirme : « Elle n’était pas militante à l’ATFD, mais elle nous soutenait depuis le début. Le premier don que l’association a reçu, c’était le sien. » Ses proches ne sont donc pas étonnés quand elle rallie la révolution, dès janvier 2011. Élue à la Constituante sur la circonscription de Ben Arous, elle intègre le bloc du groupe démocratique. Là, elle s’oppose aux islamistes à qui elle avait tendue la main durant la dictature.

En 2011 toujours, elle présente présente sa candidature pour le poste de présidente de l’Assemblée constituante face à Mustapha Ben Jaafar qui est finalement élu. Jribi ne s’en offusque pas. Elle n’est pas à la quête de sièges, mais de promontoires d’où faire entendre sa voix. Il faudra la maladie, découverte peu de temps après la révolution, pour l’obliger petit à petit à se faire plus discrète et à chuchoter à l’oreille de ses camarades plutôt que de clamer dans les foules et les institutions.

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