Diplomatie

Maroc – Assia Bensalah Alaoui : « L’ONU n’a plus les moyens de gérer toutes les crises internationales »

Assia Bensalah Alaoui, ambassadrice itinérante du roi du Maroc. © YouTube/ World Policy Conference TV

Pour l'ambassadrice itinérante du Maroc, il est nécessaire de créer des organes multilatéraux afin de désamorcer les conflits avant qu'ils ne dégénèrent. L'ONU ne peut pas tout gérer seule, selon Assia Bensalah Alaoui.

En marge de la première réunion de l’ONG les Leaders pour la paix, qui s’est tenue à Paris le 15 mai, l’ambassadrice itinérante du roi du Maroc, Assia Bensalah Alaoui, évoque pour Jeune Afrique cette nouvelle initiative visant à promouvoir le dialogue et le multilatéralisme pour la prévention des conflits. Elle explique également les grands principes de la diplomatie marocaine, à la lumière des événements récents.

Jeune Afrique : Depuis l’avènement de Donald Trump, il semble que l’unilatéralisme et les rapports de force s’imposent aujourd’hui dans les relations internationales. Comment, dans ces conditions, promouvoir un règlement collectif des conflits ?

Assia Bensalah Alaoui : Dans les relations internationales, vous avez toujours des périodes de tâtonnement, de régression, d’avancée. Nous n’avons pas encore trouvé de moyen efficace pour répondre au désordre international actuel. On assiste à une hyper-fragmentation de la société mondiale, où la communauté internationale, qui est un objectif en construction, très loin d’être parfait, fait montre de son incapacité à gérer les problèmes mondiaux. Le seul organe qui a compétence à régler les conflits, le Conseil de sécurité, peut être bloqué par un vote. Nous sommes revenus à la période de la guerre froide d’une certaine manière, avec des votes et des contre-votes qui empêchent d’avancer. Il y a donc la tentation de l’unilatéralisme, celui de Donald Trump, mais aussi de beaucoup de puissances émergentes qui essaient de tirer la couverture vers elles.

Le dialogue n’est pas facile, c’est une construction

Le multilatéralisme est notre nouvel objectif. Nous essayons de participer à la construction de ses nouveaux principes. C’est la raison pour laquelle Jean-Pierre Raffarin (ancien Premier ministre français) a créé les Leaders pour la paix, une ONG qui va essayer de désamorcer les crises à venir. Car quand elles éclatent, quand elles sont « chaudes », ces dernières deviennent très rapidement hors de contrôle. Et plus personne ne peut entendre raison. On ne peut pas régler les problèmes si l’on ne se parle pas directement, car ce sont alors les malentendus, les controverses et les polémiques qui l’emportent. Le dialogue n’est pas facile, c’est une construction. Il faut augmenter la capacité d’écoute, et c’est ce que nous souhaitons faire en essayant de peser sur les acteurs des crises émergentes. Ces dernières demandent une volonté, une légitimité et une capacité d’agir. On sait que l’ONU n’a plus de moyens, elle est en difficulté pour faire face à la problématique des réfugiés qui est immense et à la problématique climatique qui se pose à toute la planète. De petites initiatives, aussi modestes soient-elles, peuvent contribuer, non pas à changer l’ordre des choses de manière fondamentale, mais au moins, sur certaines crises qui s’annoncent, à empêcher la logique de guerre de l’emporter sur le désir de paix.

On a parfois l’impression que le Maroc tente de maintenir une position d’équilibre un peu précaire entre ses divers partenaires arabes, notamment ceux du Golfe. Est-ce une volonté de dialogue ou l’impossibilité de se fâcher avec l’un de ses partenaires ?

Je vous trouve bien sévère ! Ce que vous appelez une position d’équilibre précaire, c’est la position courageuse de ne céder ni à un camp, ni à l’autre. Au contraire, il faut énormément de force pour tenir cette position. Le royaume a par exemple toujours refusé d’amener la question du Sahara au sein de la Ligue arabe pour ne pas fractionner le monde arabe et obliger nos partenaires à choisir entre le Maroc ou l’Algérie. Nous avons de bonnes relations avec tous nos partenaires arabes et nous tenons à les conserver. Libre à eux d’ajuster leurs positions par rapport à celle du Maroc. Mais la position du Maroc est très ferme.

Le Maroc n’a jamais été complètement engagé au Yémen

Certains ont prétendu que le retrait des chasseurs marocains au Yémen en avril avait pour cause la nécessité de leur redéploiement face au Polisario. Que répondez-vous à cela ? 

Face au Polisario, nous avons déjà ce qu’il faut, nous ne jouons pas à enlever des forces ici pour les mettre là. Lorsque nous sommes engagés dans un conflit, nous contribuons essentiellement par des hôpitaux militaires, comme au Soudan et au Mali. Au Yémen, nous n’avons jamais été complètement engagés. Chacun fait avec ses moyens et ses choix propres. Dès le départ, notre partenaire fondamental qu’est l’Arabie saoudite l’a parfaitement compris. Il n’y a aucune brouille à ce sujet. Je crois que le Maroc a fait preuve de son indépendance.

La relation stratégique avec les États-Unis a-t-elle été fragilisée par l’arrivée de Trump au pouvoir ?

Absolument pas. Le Maroc est très respecté. Sa Majesté n’a pas hésité à appeler M. Trump concernant Jérusalem, en tant que président du Comité Al Qods. Les Américains nous respectent pour ce que nous sommes : des alliés des États-Unis, depuis toujours. Mais ce n’est pas « one-way », c’est du « give and take » (« donner et prendre »). Les Américains savent parfaitement que le Maroc est un partenaire solide. Ils savent qu’ils peuvent compter sur le Maroc comme force de « containment » en Afrique, dans le cadre de l’Africom, dans celui de l’Otan avec notre Dialogue méditerranéen où nous sommes très actifs et dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) au sein de laquelle le Maroc est un acteur extrêmement respecté. Le Maroc n’est pas du tout en retrait par rapport à ses engagements. Au contraire. Et c’est d’ailleurs ce qui lui donne la force de pouvoir taper sur la table de temps en temps. Nous ne nous alignons de façon inconditionnelle avec personne.

Nous n’avons d’ailleurs pas hésité à diversifier nos partenariats stratégiques, notamment avec la Russie et la Chine. Nous développons avec la Chine énormément de projets pour l’Afrique, dans les zones de libre-échange, à Tanger par exemple. Le Maroc est fort de cette indépendance. Il est de notre devoir de travailler d’abord pour notre peuple et notre région.

La rupture de nos relations avec l’Iran n’a rien à avoir ni avec l’Arabie saoudite, ni avec l’accord iranien

Beaucoup spéculent sur un lien entre les relations marocco-saoudiennes, la sortie américaine de l’accord sur le nucléaire iranien et la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Iran. Quelle est votre lecture ? 

Notre rupture des relations diplomatiques n’a strictement rien à voir ni avec l’Arabie saoudite, ni avec l’accord iranien. D’abord, nous pensons que l’accord est un bon accord. Libre aux protagonistes, dont nous ne faisons pas partie, de le renégocier si l’Iran l’accepte. Ce serait peut-être une bonne chose, même si l’issue est très incertaine. Ce qui est certain, c’est que le Maroc ne met jamais d’huile sur le feu, et c’est précisément ce qui lui permet d’être un acteur crédible.

Le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran pour une toute autre affaire et une raison très précise. Nous avons les preuves de l’implication du Hezbollah dans l’entraînement du Polisario. Et nous avons par le passé déjà rompu avec l’Iran, à cause de Bahreïn et de l’implication de l’Iran dans les troubles. Nous considérions que Bahreïn était une cause arabe. Le Maroc est un allié fiable, solide. Pour autant, ceci ne nous empêche pas d’être pour des relations internationales tempérées et apaisées.

Pourquoi le Maroc semble échapper à l’extrémisme religieux ?

Grâce à Dieu, nous constituons une sorte d’exception. Mais ce n’est pas un hasard. Le Maroc travaille sur tous les fronts, avec une approche multidimensionnelle qui ne repose pas seulement sur le « hard security ». Il s’agit pour le Maroc de prévenir et de contrer l’extrémisme. Nous menons donc un travail de longue haleine, avec un volet développement, un volet de lutte contre la pauvreté, un volet droits de l’homme et amélioration des conditions de vie de la population, éducation et bien entendu réformes religieuses, avec l’amélioration de tous les programmes, l’introduction de la philosophie, des religions comparées, de l’étude des langues étrangères, etc. Et nous avons récemment décidé d’autoriser les femmes à exercer le métier de notaire de droit musulman, réservé jusque-là aux hommes.

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