Tunisie : associations et citoyens se mobilisent contre la fermeture des cafés lors du Ramadan

Des Tunisiens manifestent pour le droit de manger en public durant le Ramadan, le 11 juin 2017, à Tunis. © DR/ FB Association des libres penseurs.

Depuis quelques années, la mobilisation citoyenne pour le droit de manger en public durant le Ramadan prend de l'ampleur. Comme toujours, les non-jeûneurs se heurtent aux pressions sociales, et cette fois-ci au ministère de l'Intérieur aussi.

« Laissez-nous manger en liberté ! » C’est le cri lancé par de nombreux citoyens et associations en Tunisie à la veille du Ramadan qui a débuté ce jeudi 17 mai. Comme chaque année, le débat sur la fermeture des cafés agite la société tunisienne et la classe politique. Déjà, dans les années 1960, le débat était lancé par Habib Bourguiba, buvant un jus d’orange à la télévision, en plein mois de Ramadan. Il appelait alors les citoyens à faire du travail une priorité et à se sentir libres de choisir de ne pas jeûner. L’image est restée gravée dans la mémoire collective et surtout chez les associations de défense de la liberté de conscience qui se réclament de cet héritage laïc. Mais si la Tunisie est l’un des rares pays arabes où des cafés ouvrent durant le mois saint, il reste difficile de manger en public.

Les associations face au gouvernement

Le débat revient chaque année, car le Ramadan est une période qui pose directement la question du respect des libertés, avec son lot de prédicateurs et de prêches diffusés en continu sur les chaînes arabes. Mais cette fois, le ministre de l’Intérieur a créé la surprise. Dans une lettre en réponse à la députée Hager Ben Cheikh Ahmed, il a indiqué que des restrictions sur l’ouverture des cafés seraient prises cette année par « peur du risque d’attentat ». Une décision qu’il justifie par une circulaire de 1981. « Étant donné que le jeûne pendant le Ramadan est l’un des cinq piliers de l’islam et un rite important pour la majorité des citoyens, par conséquent ouvrir les cafés et ne pas déterminer les conditions de leur ouverture pourraient être considérés comme provocateurs auprès de beaucoup d’entre eux », explique le ministre, en évoquant la possibilité d’agressions.

Il est important que la Tunisie reste un pays de tolérance », souligne la juriste Rahma Essid

La réponse a provoqué l’indignation de la députée Hager Ben Cheikh Ahmed qui l’a jugée « dangereuse », sur les ondes de Shems FM. Mais cette lettre a également provoqué la colère des internautes, et des associations. « Cette circulaire avait déjà été annulée trois jours seulement après sa parution par Bourguiba lui-même. Ben Ali l’avait réutilisée en 1987 sans jamais l’adopter d’un point de vue législatif », dénonce la juriste Rahma Essid, secrétaire générale de l’Association des libres penseurs, née en octobre 2017, mais active depuis des années.

« L’argument du ministre est caduque car cette circulaire est anticonstitutionnelle. Le problème, c’est l’interprétation large de la loi qui est faite. Or, l’article 6 de la Constitution stipule très précisément que l’État garantit les libertés individuelles, comme la liberté de conscience et de croyance. Or la Constitution est au-dessus de toutes les circulaires », analyse la juriste et militante qui a créé une pétition pour l’abolition de cette circulaire, ayant déjà recueilli 1500 signatures. Elle la portera ensuite au tribunal administratif pour annuler cette circulaire pour non-conformité à la Constitution de 2014. « Il est important que la Tunisie reste un pays de tolérance », défend-elle, tout en accusant « l’hypocrisie de la société sur cette question ».

Un constat défendu par une trentaine d’associations dont la Ligue tunisienne des droits de l’homme, rassemblées au sein du collectif pour les libertés individuelles. Mardi 15 mai, les ONG ont adressé une lettre au président Béji Caïd Essebsi pour appeler au maintien de l’ouverture des cafés pendant le Ramadan, et surtout à la protection des libertés individuelles et au respect de la Constitution.

L’an dernier, le collectif avait déjà mobilisé et fait circuler des vidéos. L’Association des libres penseurs avait organisé une première manifestation à la suite de l’arrestation de quatre Tunisiens qui avaient fumé dans un jardin public de Bizerte. Le 27 mai prochain, une nouvelle manifestation est d’ores et déjà prévue devant le Théâtre national de la rue Bourguiba, avec pour slogan : #Mouchbessif. (Pas par force). Une manifestation à laquelle assisteront déjà de nombreux internautes.

Des réseaux sociaux au cœur de la lutte

Les hashtags #Mouchbessif et #Fater  (non-jeûneurs) fait sensation sur les réseaux. Un groupe Facebook a même vu le jour en 2013. Des Tunisiens et Tunisiennes y partagent des bons plans et des adresses de cafés ouverts en journée pendant le mois saint. « C’est devenu un véritable réseau citoyen et ça redonne confiance aux cafés qui n’ont plus peur d’ouvrir », assure Abdelkarim Benabdallah, créateur de la page, qui précise se mobiliser depuis une dizaine d’années pour le droit de ne pas jeûner en public. Les internautes y répertorient les adresses sur une carte géolocalisée, principalement situées dans les grandes villes.

Abdelkarim Benabdallah, qui avait participé à la manifestation de 2017, assure qu’au moins 20 % des cafés de la capitale restent ouverts. Il dénonce toutefois la discrimination entre étrangers et Tunisiens. « Tous les bars ferment leurs portes durant le Ramadan. Seuls les bars des lieux touristiques restent ouverts mais les employés reçoivent des consignes pour ne servir que les touristes, alors même qu’il n’existe aucune loi justifiant cela, mais ils ont peur des représailles », affirme-t-il, avant de souligner le harcèlement et les insultes dont sont parfois victimes les membres du groupe.

Je milite surtout pour pouvoir manger dans des lieux publics, mais pas forcément dans la rue,  ce serait une provocation inutile », précise Abdelkarim Benabdallah

« Je trouve néanmoins qu’il devient de plus en plus facile de se restaurer pendant le Ramadan », confie-t-il, tout en soulignant que lors de la manifestation des non-jeûneurs en 2017, il avait pu dialoguer avec d’autres citoyens opposés à leur mouvement, sans violences. « Je milite surtout pour pouvoir manger dans des lieux publics, mais pas forcément dans la rue, ce serait une provocation inutile et je respecte les croyances des autres », assure-t-il.

Il explique que dans le mouvement #Fater, il y a des athées, des croyants, des non-jeûneurs et des jeûneurs, qui défendent tous une vision progressiste de la société. Pour lui, comme pour les associations, le véritable enjeu est de protéger la liberté individuelle des citoyens dans les faits, et de simplement appliquer la Constitution.

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