Tunisie : même affaiblie, la gauche se maintient dans des villes « frondeuses »

Dans un bureau de vote de Tunis, le 6 mai 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

En dehors de quelques villes agitées récemment par des mouvements sociaux, la gauche n'a pas percé lors des élections municipales du 6 mai. Le résultats du Front populaire, notamment, sont plus que modestes. Seul le Courant démocrate, parti de centre gauche, parvient à tirer son épingle du jeu.

La gauche tunisienne, toutes tendances confondues, n’a pas réalisé un très bon score lors des premières élections municipales depuis la révolution de 2011, ce 6 mai. Le Front populaire n’a remporté que 3,6 % des suffrages à l’échelle nationale, loin derrière Nidaa Tounes et Ennahdha. Quant au mouvement Irada de l’ex-président Moncef Marzouki, avec 1,17 %, il est quasi invisible sur la carte, en dehors d’une percée à Kairouan, selon les résultats annoncés par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) le 9 mai.

Mais dans les milieux de gauche, on aime aussi à rappeler qu’un certain nombre de listes indépendantes étaient proches du Front populaire. D’autres existaient à l’initiative de personnalités de sensibilité de gauche, à l’image de Fadhel Moussa, candidat indépendant arrivé en tête à l’Ariana, au nord de Tunis, est un ancien membre du bureau politique d’Al Massar (centre gauche).

Tayyar, petit parti qui monte

Seul parti de centre gauche à pouvoir, malgré tout, se satisfaire de ce scrutin : le Courant démocrate, ou « Tayyar », fondé par Mohamed Abbou et actuellement dirigé par le député Ghazi Chaouachi.

Son score national est plus que modeste : 2,85 %. Mais le parti arrive troisième à Tunis et devance même Nidaa Tounes à Sfax, où il est arrivé en seconde position. Des scores certes symboliques, mais qui réjouissent les militants de la petite formation : les résultats de Tayyar progressent en effet largement par rapport aux dernières consultations populaires de 2014.

Quant à la manière de gérer le jeu complexe des alliances locales pour former des conseils municipaux, la consigne est claire au sein du Courant démocrate : pas d’alliance avec Nidaa Tounes, ni avec Ennahdha. Ghazi Chaouachi l’a rappelé à ses militants et l’a affirmé à la presse quelques jours après l’annonce des résultats. Par contre, la porte reste ouverte aux listes indépendantes et au reste de la gauche. À Tunis, la tête de liste de Tayyar, l’ingénieur Ahmed Bouazzi, a ainsi annoncé qu’il ne comptait pas se désister.


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Impact des luttes sociales

Le Courant démocrate est ainsi arrivé en tête à Jemna. Dans cette petite ville (6 500 habitants au recensement de 2004) située dans le gouvernorat de Kébili, des militants du parti ont soutenu une association qui s’opposait aux autorités locales au sujet de la gestion des oasis et de la production de dattes. 

C’est une tendance que l’on observe dans d’autres villes, à l’issue de ces élections : là où des mouvements sociaux ou des manifestations ont eu lieu et dans les épicentres de la révolution de 2011, les élus de gauche remportent plus de sièges qu’ailleurs.

C’est notamment le cas de Sidi Bouzid, ville symbole de la révolution. Le Front populaire a obtenu six sièges, à égalité avec Ennahdha et Nidaa, tandis que le Courant démocrate a remporté cinq sièges et le Parti socialiste quatre.

C’est aussi vrai à Douz, dans le gouvernorat de Kébili, où un couvre-feu avait été décrété suite à des manifestations, en 2015, et qui avait déjà été en 2011 le théâtre d’affrontements intenses conduisant au décès de deux manifestants. Là, le parti socialiste arabe Harakat Chaab a obtenu sept sièges, à égalité avec Ennahdha. Le mouvement Irada de Marzouki en compte cinq et le Courant démocrate trois, devant Nidaa Tounes.

Malgré des résultats modestes, la gauche semble se bâtir en Tunisie des fiefs fidèles

Les villes du Sud ne sont pas les seuls exemples : à Sejnane, ou encore à Bou Arada, deux villes du nord du pays marquées par des mouvements sociaux, dont certains ont dégénéré en affrontements ces derniers mois, le Front populaire talonne, voire devance, les deux partis de gouvernement. À Sejnane, la section locale de l’UGTT est aussi très dynamique.

Ces résultats épousent dans une certaine mesure ceux des législatives de 2014. Mbarka Aouinia, la veuve de Mohamed Brahmi, le fondateur du Harakat Chaab assassiné en 2013, est députée, élue sur la circonscription de Sidi Bouzid et membre du bloc parlementaire du Front populaire.

Petit à petit, malgré des résultats modestes, la gauche semble se bâtir en Tunisie des fiefs fidèles. Des militants du Front populaire rencontrés à Tunis en amont des élections ne cachaient pas leur volonté de s’implanter à l’échelle locale : dans de nombreux pays, y compris dans la région, comme au Maroc, la gauche a pu compter sur ce qui est parfois appelé « socialisme municipal » pour s’implanter dans le paysage politique et étendre son influence.

Incertitudes dans les alliances

Dans le jeu des alliances à venir, beaucoup de partis se dirigent vers un « ni-ni » : pas de main tendue à aucun des deux partis arrivés en tête à l’échelle nationale.

Cette position est aussi celle de certains candidats indépendants. Fadhel Moussa a ainsi déclaré ne vouloir s’allier à aucun des deux partis. Et il n’est pas dit que les partis de gauche soient enclins à se tourner les uns vers les autres : un porte-parole du Parti socialiste explique ainsi à Jeune Afrique que le refus de s’allier aux islamistes d’Ennahdha vaut également pour ceux « qui se sont alliés à eux à plusieurs occasions », en l’espèce le Courant démocrate.

Le mouvement Irada et le Tayyar, déjà regroupés dans un même groupe à l’Assemblée des représentants du peuple pourraient s’allier, mais il n’est pas certain que le Front populaire leur ouvre la porte des négociations.

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