Sénégal : « Le contexte de passage de la loi sur les parrainages est inquiétant »

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Ahmadou Ndiaye est spécialiste des droits humains pour le think tank l’Afrique des Idées et consultant en développement international.

Des enveloppes de bulletins de vote jetées au sol dans un bureau de Dakar, lors du scrutin présidentiel de 2012 au Sénégal. © Émilie Régnier pour Jeune Afrique

Les candidats à la présidentielle au Sénégal sont désormais tenus d'obtenir le parrainage de 0,8% des citoyens inscrits au fichier électoral. Une loi votée le 19 avril, dans un climat de tension aux abords de l'Assemblée nationale, dans un contexte que notre contributeur considère comme « inquiétant ».

Tribune. Le président Macky Sall qui a succédé à Abdoulaye Wade – dont le fils Karim est maintenant exilé au Qatar après sa condamnation historique pour enrichissement illicite -, vient d’introduire dans le code électoral sénégalais une modification visant à imposer aux candidats à la présidentielle le parrainage de 52 000 signatures issues au moins de la moitié des quatorze régions du pays, soit 0,8% du fichier électoral.

Le Gouvernement veut éviter le désastre des législatives

Les prochaines élections ayant lieu en février 2019, le gouvernement avance un argument historique et pratique pour légitimer la réforme constitutionnelle. En effet, la régulation de l’écosystème partisan n’est pas chose nouvelle au Sénégal ; au début des années 1960, une loi imposait déjà aux candidats à la présidentielle d’obtenir le parrainage d’une formation politique régulièrement constituée, ou alors de 10 députés.

En 1991 également, il était demandé aux candidats de réunir 10 000 signatures afin de pouvoir concourir à la magistrature suprême. Par ailleurs, avec 47 listes présentées aux législatives de juillet 2017, le parrainage apparaît comme un moyen d’assainissement de la scène politique, mais également comme un levier de maîtrise de la dépense publique. Rappelons-le : les 47 listes présentées aux dernières législatives avaient coûté chacune 582 000 euros aux contribuables.

Les manifestations de l’opposition réprimées

Quand bien même l’argument fait sens d’un point de vue historique, logistique ou budgétaire, le contexte de passage de cette loi est tout de même inquiétant. Le projet de loi a été voté à l’unanimité par les députés de la majorité présidentielle, alors que leurs collègues de l’opposition avaient déserté l’hémicycle en protestation.

Il convient de s’interroger sur la possible montée d’un certain autoritarisme au Sénégal

S’il apparaît aujourd’hui nécessaire d’éviter les candidatures superflues afin de garantir une organisation optimale des prochaines échéances électorales, le principe du débat est aussi un gage central pour des élections démocratiques. En ce sens, le rassemblement de l’opposition sénégalaise, pourtant très morcelée, autour de la contestation de cette loi est symbolique et aurait dû susciter un dialogue qui devient urgent.

Au regard des vagues d’arrestations qui ont sévi en marge des manifestations du 19 avril dernier où deux anciens Premiers ministres et un représentant de mouvement social ont notamment été interpellés, il convient de s’interroger sur la possible montée d’un certain autoritarisme au Sénégal.

Un équilibre démocratique fragilisé

En effet, ces arrestations d’opposants politiques surviennent quelques semaines après la condamnation de Khalifa Sall, député et maire de Dakar, figure proue de l’opposition, pour « détournement de deniers publics ».

Peu après cette condamnation, c’était au tour du maire Barthélémy Dias d’être condamné pour « outrage à magistrat » du fait de sa vive contestation de ladite décision de justice.

L’appareil judiciaire sénégalais donne ainsi l’impression d’un outil de règlement de comptes politiques. Dans sa lettre de démission de la magistrature datée de fin mars 2018, le juge Ibrahima Dème ne reprochait-il pas à l’exécutif d’avoir failli « à son obligation de garantir l’indépendance de l’institution » dans un contexte de « soumission » de la hiérarchie judiciaire ?

La démocratie sénégalaise semble donc laisser peu de place au débat. Le pays, en même temps qu’il a amélioré son climat des affaires, a enregistré des reculs considérables en termes de libertés publiques et d’équilibres institutionnels, notamment la liberté d’expression, la liberté de manifestation et l’indépendance de la justice.

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