Politique

Municipales en Tunisie : le combat de la société civile pour contrer l’abstention

Des Tunisiens regardent les listes des candidats aux municipales du 6 mai à Tunis. © AP/Hassene Dridi

L'abstention sortira-t-elle comme le grand vainqueur des élections municipales du 6 mai ? Plusieurs ONG se mobilisent, essentiellement auprès des femmes et des jeunes, pour éviter ce scénario qui risque d'entacher le premier scrutin communal depuis la chute de Ben Ali.

Seulement 12% de votants parmi les agents des appareils sécuritaires et militaires tunisiens, lundi 30 avril. Une semaine avant le vote des civils, le chiffre fait redouter une abstention de grande ampleur lors du scrutin du 6 mai prochain. Les observateurs s’attendent à voire entre 60 et 70% de la population aux abonnés absents. Chez les électeurs, lassitude et colère se font sentir. Ce désintérêt et ce rejet de la politique a poussé ONG et chercheurs à se mobiliser pour informer et inciter citoyens et citoyennes à se rendre aux urnes et à s’exprimer.

Lassitude, déception et méfiance

« Les gens nous disent qu’ils ont été trop déçus par les élections de 2014, que ça ne sert plus à rien d’aller voter, que rien ne changera », affirme la directrice de Soyons Actifs et actives, une ONG de défense des droits civiques. Le sentiment d’avoir été trompés par des promesses politiques non respectés domine, renforcé par la lassitude et la colère face à un contexte socio-économique difficile, avec un taux de chômage à 15,6% de la population active.

Selon le cabinet Sigma Conseil plus de 61% des Tunisiens sondés début janvier 2018 annonçaient vouloir s’abstenir. « Les Tunisiens n’ont plus confiance en la classe politique, ils sont plus concernés par leur pouvoir d’achat que par la politique », analysait l’institut de sondage. Un constat amer, confirmé par toutes les associations qui travaillent sur le terrain pour contrer ces projections.

« Les passantes nous confient leurs frustrations. Après s’être tant battues pour leurs droits lors de la Révolution, elles ne voient pas de changement », assure Maryam Chahid, membre du Centre de recherches et de documentation sur les femmes (CREDIF) qui a mené une campagne de sensibilisation dans les rues de Tunis du 23 au 28 avril.

Depuis 2017, la Ligue des électrices tunisiennes mène un programme de sensibilisation auprès de 12 000 femmes analphabètes de régions rurales, « les plus ciblées par l’achat de voix et la corruption en 2014 ».

Beaucoup d’entre-elles avouent être partagées entre « lassitude et leur méfiance ». En janvier 2018, « entre 60% et 70% de ces femmes nous disaient ne plus vouloir voter parce que rien n’a changé depuis 2014 », assure Sana Rahali, coordinatrice régionale de l’association.

Aux urnes citoyennes !

À l’heure où la parité verticale et horizontale a été rendue obligatoire pour les candidats aux élections municipales du 6 mai, le chemin vers la féminisation de la vie politique reste semé d’embûches.

Près de 48% des électeurs inscrits sur les listes électorales sont des femmes, selon les listes publiées par  l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Encore faut-il qu’elles aillent effectivement voter ! Le CREDIF  leur lance ce message lors de sa campagne de rue : « Si tu en as marre, exprime-toi ! ».

Fatiguées, les Tunisiennes le sont, selon la journaliste Maryam Chahid, membre de ce centre. « Nous leur distribuons des tracts. Sur le verso, il faut qu’elles cochent ce qui les énerve au quotidien, comme l’état de la voie publique, ou le fait de toujours devoir attendre dans les établissements administratifs. Ensuite, elles retournent la feuille, et au recto est inscrit notre message : Le 6 mai, exprime-toi! », expose Maryam Chahid.

Pour elle, l’abstention féminine aurait de graves conséquences sur la démocratie locale, car les femmes ont des attentes spécifiques. « Nombreuses sont les électrices à nous faire part de leurs inquiétudes sur les maternelles publiques et privées, ou à nous dire qu’elles sont lassées des cafés d’hommes sur les trottoirs ».

La Ligue des tunisiennes électrices organise aussi des initiatives pour inciter les femmes à voter. Lors de cafés citoyens, leurs équipes tentent d’informer les citoyennes, notamment sur les programmes. Après avoir formé des candidates, la Ligue se concentre à présent sur les électrices.

Dans les villes populaires du sud, Sana Rahali, coordinatrice régionale de l’association, évoque plusieurs obstacles au vote féminin : « Certaines femmes n’ont même pas de cartes d’identité, d’autres évoquent l’éloignement des bureaux de vote et puis il ne faut pas oublier que, dans la mentalité traditionnelle, les femmes restent plutôt à la maison ».

Tous ces freins, le Centre tunisien méditerranéen les constate aussi, confirme Ahlem Nsiri, directrice de cette association qui accompagne des femmes des régions rurales dans le processus citoyen depuis 2013. Pourtant, Riadh Bouhouchi, membre de l’ISIE, s’étonne de ces problèmes d’accès aux bureaux de vote, ceux-ci étant « situés dans les écoles où se rendent les enfants chaque jour « .

Mobiliser les jeunes

Pour toucher les jeunes, l’ISIE a lancé un jeu vidéo, Run2vote. Les joueurs doivent y collecter la carte d’identité nationale, le bulletin de vote, l’isoloir et l’urne, et peut y lire des messages de rappel concernant les procédures de vote.

Un outil de communication qui, bien que cosmétique face à l’ampleur de l’abstention attendue, montre tout de même la volonté de l’ISIE de parler aux jeunes électeurs, catégorie particulièrement concernée par l’abstention. Riadh Bouhouchi, assure que l’ISIE a tout fait pour cibler les jeunes. « Nous envoyons beaucoup de SMS de sensibilisation, à tel point que les gens n’en peuvent plus de nous », plaisante-t-il. Il assure que le travail sur les jeunes se poursuivra après le scrutin du 6 mai, et que « l’ISIE travaille sur l’utilisation des technologies afin d’atteindre cette population ».

« Beaucoup se sentent exclus de la société », analyse le collectif Soyons actifs et actives, qui organise des cafés-débats depuis le 6 avril. La majorité des 200 observateurs de l’association déployés dans tout le pays sont des jeunes. Le but de ces cafés est avant tout de cibler les jeunes de 20 à 30 ans, qui représentent 32% des inscrits sur les listes. Consciente de la vague d’abstention à venir, Ahlem Bousserwel, directrice de Soyons actifs et actives, et de l’Association tunisienne pour l’intégrité et la démocratie des élections, ne s’en veut pas moins optimiste : « Certains voteront, et c’est déjà une première. »

Leila Chraibi, présidente de l’Association tunisienne pour l’indépendance et la démocratie des élections mène également une campagne de sensibilisation à travers tout le pays, avec des membres qui vont à la rencontre des jeunes en priorité. Depuis le 25 avril, une caravane fait le tour des régions plus rurales, notamment, invitant les femmes et les jeunes à venir s’informer.

Combler le vide laissé par les institutions

Selon Ahlem Bousserwel, , il y a aussi eu un manque ou un retard de communication sur ces élections. « Dans certaines villes, les listes électorales n’ont été affichées que cette semaine. Les citoyens n’ont pas été correctement informés, en tout cas pas à temps. L’ISIE n’a pas pu faire assez », déclare Ahlem Bousserwel, dont l’association a travaillé avec l’ISIE.

Toutes ces associations de la société civile disent « combler le vide laissé par les institutions ». Pourtant, l’ISIE publie régulièrement des messages de sensibilisation, des manuels de vote ainsi que les listes électorales.

« Nous avons surtout mis le paquet ces derniers jours car sinon les gens n’auraient pas regardé avant », se défend Riadh Bouhouchi de l’ISIE. « Il y a des panneaux partout dans toutes les villes, des messages envoyés aux citoyens, une campagne médiatique… Nous ne pouvons pas faire plus que cela » assure-t-il.

Mais ce n’est pas assez, rétorquent les associations, qui accusent surtout les instances officielles. « L’État n’a pas fait les choses à temps. Sur le terrain, les citoyens nous disent ne même pas connaître les listes, ni l’emplacement des bureaux de vote », assure pourtant Ahlem Bousserwel, qui s’étonne que le code des collectivités locales ait été adopté aussi tardivement. Les cafés-débats organisés par les associations servent donc avant tout à informer la population, à présenter les listes et programmes.

Apprentissage de la démocratie

Toutes ces initiatives, pourraient, sinon abaisser la courbe de l’abstention, du moins poser un premier jalon dans l’apprentissage de la citoyenneté locale. Soyons actifs et actives fait de l’éducation sa priorité, et mène 45 projets citoyens, dont 17 axés sur la démocratie locale et participative.

« Il faut insérer les jeunes dans la vie sociale et économique pour qu’ils participent pleinement à la démocratie locale et participative », affirme la présidente de l’association. « Les autres pays voient la Tunisie comme une expérience exceptionnelle, mais c’est un pays avec de nombreuses inégalités, beaucoup de frustrations, de pauvreté. Dans ce contexte, la politique est le dernier souci de la population », ajoute-t-elle.

Mais les associatifs interrogées reconnaissent que le chemin sera long afin d’ancrer le sentiment de citoyenneté dans toute la société tunisiennes. Soyons actifs et actives fait donc signer une charte citoyenne aux élus, et effectuera un travail d’audit et d’observation de la vie municipale avec, pour objectif, d’aider à impliquer les citoyens et à responsabiliser les élus.

Ahlem Nisri du Centre tunisien méditerranéen assure que, pour elle, le déclic est venu lorsqu’elle a croisé la route de jeunes femmes diplômées, au chômage, qui mènent activement campagne pour l’abstention. À ces jeunes femmes en colère, elle réponds que, « la démocratie, c’est aussi le droit de commettre des erreurs », y compris pour les hommes et femmes politiques qui, en quête de suffrages, s’engagent à respecter des promesses impossibles à tenir.

Le jour J, le Centre observera le déroulement des élections, et toute intimidation possible. Le Centre suivra la vie locale sur le long terme en suivant les femmes mobilisées lors de la campagne. Il continuera d’accompagner ces femmes par la suite, pour qu’elles deviennent une force de revendications lors des conseils municipaux. L’apprentissage de la démocratie passera à coup sûr par ce suivi et cette sensibilisation, pas à pas.

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