Politique

Projet de loi sur les parrainages au Sénégal : « Un texte dangereux pour la démocratie », selon l’opposition

Le député de l’opposition Cheikh Bamba Dièye, opposé à la levée d’immunité parlementaire de Khalifa Sall, à Dakar le 26 novembre 2017. © Olivier Liffran, envoyé spécial à Dakar

Au Sénégal, le projet de loi sur les parrainages n’en finit pas de faire polémique. Présenté jeudi aux députés sénégalais, le texte fait l’objet de vives critiques dans les rangs de l’opposition. Pour le député de l’opposition Cheikh Bamba Dièye, il s'agit d'un texte « injuste », visant à réélire le président Macky Sall en 2019.

Au coeur de la contestation : l’obligation pour tous les candidats à la présidentielle sénégalaise d’obtenir le parrainage d’au moins 1 % du corps électoral – soit les signatures d’au minimum 65 000 personnes.


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Du côté du gouvernement, on assure que cette disposition vise à limiter le nombre de candidatures fantaisistes. Ce que conteste le député de l’opposition Cheikh Bamba Dièye, secrétaire général du Front pour le socialisme et la démocratie / Benno Jubël (FSD/BJ), pour qui que le texte vise à assurer la réélection dès le premier tour du chef de l’État Macky Sall en 2019.

Jeune Afrique : Aux yeux du gouvernement, ce projet de loi est destiné à limiter l’inflation du nombre de candidatures à l’occasion des différents scrutins. N’est-ce pas un argument recevable, selon vous ?

Cheikh Bamba Dièye : L’argument de la rationalisation des candidatures ne tient pas la route. Jusque-là, le pouvoir avait largement profité de la prolifération des candidats. Il les a même incités, en finançant untel ou untel lors des dernières élections locales et législatives. Cela lui permettait de rendre inaudible le discours politique, et de diluer à son profit les voix parmi une kyrielle de petits candidats.

Aujourd’hui, le pouvoir entend changer son fusil d’épaule en vue de l’élection présidentielle de 2019. Pour une raison très simple : ils entendent avoir le moins de candidats possibles l’an prochain, pour être certain que Macky Sall ne soit pas mis en ballottage. Car tous les sondages indiquent que le président n’a aucune chance de l’emporter s’il doit affronter un second tour.

Nous n’acceptons pas ce qui est irrégulier et dangereux pour notre démocratie

D’où toute cette stratégie pensée et mise en place avec, pour seul objectif, d’assurer le maintien au pouvoir du président en 2019. Il n’y a qu’à voir les actes de l’exécutif ces six dernières années, avec la promesse non tenue de la diminution du mandat du président de la République [Macky Sall a renoncé en 2016 à sa promesse d’écourter son mandat à un quinquennat, ndlr], le chaos provoqué par la nouvelle carte électorale dans notre système politique, le désastre des élections législatives de 2017, qui ont été les plus iniques de ces dernières décennies. Comment prétendre dans ces conditions vouloir renforcer notre démocratie avec ce projet de loi sur les parrainages ?

Il y a aussi l’argument économique brandi par le gouvernement, qui affirme que l’inflation des candidats coûte cher aux contribuables…

Il est malheureux qu’un gouvernement, qui avait promis de limiter à 20 le nombre de ministres et qui en compte 84 aujourd’hui, prétende vouloir faire des économies. Ajoutons aussi que la moitié des fonds politiques du président, sur les six dernières années, ont servi à financer les campagnes électorales du pouvoir. Cet argument-là, comme celui de la rationalisation, ne tient pas non plus.

Le système de parrainages existe dans de nombreux pays considérés comme démocratiques, que ce soit en France ou aux États-Unis. Pourquoi serait-il anti-démocratique au Sénégal, comme l’affirme l’opposition ?

Chaque pays cherche en fonction de son évolution politique les moyens de densifier et d’approfondir son processus démocratique. Pour cela, on s’appuie sur deux leviers : le respect des conditions d’équité et d’égalité entre les concurrents, et une certaine forme de consensus pour toute innovation introduite dans le processus électoral – ce qui impliquerait par exemple un référendum pour avoir l’assentiment de la nation.

On parle de 65 000 signatures par candidat, qu’il faudrait vérifier et analyser au regard de tous les autres candidats. Sur quels critères vont-ils vérifier leurs signatures ?

Ce projet de loi sur les parrainages ne respecte ni l’un, ni l’autre. C’est un acte non concerté, qui porte un préjudice évident à l’opposition. Aux États-Unis ou en France, aucun citoyen n’accepterait que le président en fonction initie de tels bouleversements à son bénéfice personnel. Nous ne sommes pas un pays d’idiots, et nous n’acceptons pas ce qui est irrégulier et dangereux pour notre démocratie.

Le pouvoir assure vouloir jouer la carte de la transparence, notamment au niveau de la procédure de collecte, de vérification, et de validation des signatures des parrainages… Vous ne leur faites pas confiance ?

Ce n’est même pas une question de confiance. D’un point de vue technique, c’est tout bonnement impossible. On parle de 65 000 signatures par candidat, qu’il faudrait vérifier et analyser au regard de tous les autres candidats [chaque citoyen est autorisé à donner un seul parrainage, ndlr]. Sans parler des difficultés liées à la configuration de la société sénégalaise, où nombre de personnes ne savent même pas signer. Sur quels critères vont-ils vérifier leurs signatures ?


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Autre chose : le parti au pouvoir a déjà annoncé qu’ils entendaient recueillir deux millions de parrains. Dans de telles conditions, on peut se demander s’ils n’ont pas l’intention, avant même le début de l’élection, d’écraser la totalité de la concurrence. Puisqu’il contrôle le ministère de l’Intérieur, le pouvoir aura tout loisir pour tripatouiller les listes de parrainages au détriment de l’opposition.

Depuis l’annonce de ce texte, le climat politique est devenu particulièrement tendu au Sénégal. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour obtenir son retrait ?

Il n’y a pas de limites dans la défense de la démocratie et pour faire en sorte d’avoir une justice neutre à équidistance de toutes les chapelles politiques.

Craignez-vous des violences ?

Il y en a déjà et il risque d’y en avoir à l’avenir. Mais que l’on ne nous dise pas que c’est de la responsabilité de l’opposition. C’est celle du pouvoir, qui entend imposer un texte injuste. Aucun citoyen ne le tolérera.

Nous sommes maintenant à près d’un an de l’élection présidentielle. Et deux des principaux opposants au président Macky Sall risquent d’avoir toutes les peines du monde à concourir au scrutin – Khalifa Sall, qui n’est pas candidat déclaré, a été condamné à cinq ans de prison, et Karim Wade vit en exil au Qatar. Que vous inspire cette situation ?

Jusque-là, tous les observateurs internationaux, ainsi que les citoyens de ce pays, avaient constaté que le Sénégal avait fait un bond en avant extraordinaire. Dans une situation de conflit, nous avions réussi à tirer le meilleur de nous-mêmes pour propulser notre système démocratique. Aujourd’hui, force est de reconnaître que nous sommes dans une inversion absolue.

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