Politique

Le nouveau Réseau des partis démocratiques d’Afrique du Nord peut-il être pérenne ?

Les représentants de plusieurs des partis fondateurs du Réseau des partis démocratiques d'Afrique du Nord, le 14 avril 2018 à Monastir, en Tunisie. © DR / Machrou Tounes

Onze partis politiques se sont rassemblés afin de créer le Réseau des partis démocratiques d'Afrique du Nord, lundi 16 avril, en Tunisie. Une initiative audacieuse alors qu'une autre tentative d'union entre pays maghrébins, l'Union du Maghreb arabe, a connu l'échec.

Il y avait l’Union du Maghreb arabe. Désormais, il existe le Réseau des partis démocratiques d’Afrique du Nord, qui prône notamment la démocratie et le progrès social. « Ce réseau sera un moyen de s’unir pour faire pression sur nos gouvernements respectifs pour plus de démocratie », indique Khawla Ben Aïcha, députée du parti tunisien Machrou Tounes, à l’initiative de la création de ce réseau maghrébin.

Nous voulons montrer qu’il existe des partis et des composantes de la société en faveur de la démocratie et du progrès

Onze partis politiques se sont réunis les 14 et 15 avril à Monastir, en Tunisie, pour annoncer sa création. Lors de cette conférence, étaient présents les présidents des partis suivants : Machrou Tounes (Tunisie), le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, le Front al-Moustakbal et Talaie El Hourriyet (Algérie) ; l’Union Socialiste des Forces Populaires, le Front des Forces Démocratiques, le Parti Authenticité et Modernité (Maroc) ; Haraket El Moustakbal, Libya Al-Omma et le Parti de la Coalition Républicaine (Libye) ; ainsi que le Rassemblement pour la Mauritanie.

Redorer l’image du Maghreb

Cette union, encore au stade de lancement, veut avant tout redorer l’image du Maghreb à l’étranger. « Les pays d’Afrique du Nord ont souvent une image négative à l’étranger, en partie à cause de la montée des mouvements islamistes, affirme la députée de Machrou Tounes, Khawla Ben Aïcha. Avec cette union, nous voulons donner une autre image et montrer qu’il existe des partis et des composantes de la société en faveur de la démocratie et du progrès ».

Ce réseau souhaite bénéficier d’une meilleure visibilité, notamment au sein des institutions internationales. Ses membres prennent pour référence l’esprit de la conférence de Tanger de 1958, qui, à l’heure des indépendances, prônait l’union maghrébine. Et le processus démocratique tunisien attise l’intérêt des autres partis.

« Ils nous ont félicité pour tous les progrès accomplis depuis la Révolution et ils sont curieux, d’autant plus que ce réseau est créé en pleine période des élections municipales. Il ne faut pas oublier que ce sont les premières élections locales depuis 2011″, ajoute la députée tunisienne. De quoi susciter, selon les initiateurs, un élan d’espoir. Une première réunion est ainsi prévue dans le courant de l’année à Tanger et l’invitation reste ouverte à d’autres partis partageant les mêmes valeurs, tels que les partis tunisiens de l’Union civile, alliés de Machrou Tounes.
En phase d’organisation, le réseau se concerte afin de réunir et de mettre en relation les composantes parlementaires de tous leurs membres. « Nous voulons créer une plateforme de dialogue entre partis progressistes, ayant des valeurs communes et prônant la démocratie », souligne Khawla Ben Aïcha.

Les responsables des partis se sont mis d’accord sur des thèmes prioritaires : l’égalité sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes, la séparation du politique et du religieux, la promotion de la diversité culturelle, et surtout le développement économique et sécuritaire. Khawla Ben Aïcha précise qu’il sera question de « soutenir des lois et des candidats progressistes et démocrates lors des élections dans les pays voisins ».

Sur le plan économique, l’initiative vise à mettre en évidence le coût d’un manque d’union entre partenaires maghrébins. En 2014, les échanges intra-maghrébins ne représentaient que 3 % des échanges extérieurs de la zone, contre 60 % pour l’Union européenne. Ces onze partis veulent ainsi davantage favoriser l’intégration économique et la coopération sécuritaire.

« Je suis convaincu que si nous arrivons à populariser notre initiative, elle sera vite portée par de larges couches de nos populations », affirme ainsi Mohcine Belabbas, le président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), lors d’une allocution en Tunisie le 15 avril. Il ajoute : « Il nous appartient à nous, partis progressistes, d’affirmer notre capacité à engager les débats et les actions nécessaires à une intégration nord-africaine démocratique ». Mais les obstacles ne manquent pas.

Une alternative à l’échec de l’Union du Maghreb arabe ?

L’échec de l’Union du Maghreb arabe (UMA), créée en 1989, montre les difficultés que suppose une tentative d’accord entre les pays du nord de l’Afrique. Les tensions entre le Maroc et l’Algérie, particulièrement sur le dossier du Sahara occidental, et les problèmes sécuritaires aux frontières entre tous ces pays, représentent des points d’achoppement. Le président du RCD, Mohcine Belabbas, souligne d’ailleurs que « l’UMA, qualifiée, à juste titre, de syndicat de chefs d’État par le fondateur de notre parti, Saïd Sadi, ne peut conduire nos peuples sur la voie du progrès, du développement et de la solidarité », vantant ainsi la création de ce nouveau réseau : « Nos pays respectifs ne peuvent durablement prospérer que dans le cadre d’une Afrique du Nord démocratique ».

L’impact de ce réseau, qui entend « faire pression sur les gouvernements », doit pourtant être nuancé, juge la politologue Khadija Mohsen-Finan, enseignante-chercheuse à l’université Paris-I et spécialiste du Maghreb et des questions méditerranéennes. « Ces partis ne semblent pas en posture d’offrir de réelles alternatives, explique-t-elle. Ils s’octroient le rôle de think tank, qui sont ceux qui peuvent faire pression sur les gouvernements, alors qu’ils sont au cœur du système politique. Pour moi, ces partis font déjà partie du problème. »

La question du Sahara reste la cristallisation de la rivalité entre l’Algérie et le Maroc

Khadija Mohsen-Finan soulève la difficulté de ce réseau en gestation à atteindre son ambition. « Faire pression sur les gouvernements est une rhétorique ancienne, décrypte-t-elle. Ils ne peuvent pas faire pression parce que l’Algérie et le Maroc sont dans une lutte d’hégémonie. Et la question du Sahara reste la cristallisation de cette rivalité. La création de ce réseau est, pour moi, l’action de partis en perte de vitesse, pour se donner plus de poids sur leurs scènes politiques respectives ».

Pourtant, Khawla Ben Aïcha affirme que les problèmes sécuritaires seront au centre de leurs discussions : « Il y a beaucoup de problèmes sécuritaires à la frontière tuniso-libyenne, par exemple, note la députée tunisienne. Le réseau permettra donc d’échanger sur cela, et en premier lieu sur la question du terrorisme. » Sur les conflits entre pays de la zone, comme celui du Sahara occidental, la députée indique que les partis des pays concernés sont libres de choisir d’en discuter ou non. Mohcine Belabbas, le président du parti algérien RCD, avait de son côté évoqué le 15 avril le Sahara, en appelant à la réouverture des frontières entre l’Algérie et le Maroc, fermées depuis août 1994.

Mais le chemin risque d’être semé d’obstacles et de difficultés, au vu des précédents échecs d’unions politiques et économiques entre pays de cette région. La politologue Khadija Mohsen-Firan voit dans ce réseau une action politique avant tout. « Ces partis veulent sûrement marginaliser leurs concurrents, notamment les partis islamistes qui ont tout de même une assise populaire importante « , observe-t-elle.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte