Violences dans le foot en Algérie : « Le stade est devenu le seul espace de liberté des jeunes »

Des violences dans un stade de Kabylie, en maai 2011 (image d'illustration). © AP Photo/Anis Belghoul

Des supporters algériens se sont affrontés lors du match JS Kabylie-MC Alger à Constantine et du match MC Oran- CR Belouizdad à Oran, vendredi 13 avril. De telles explosions de violences sont récurrentes dans les stades du pays. Le sociologue algérien Nacer Djabi nous explique les racines du phénomène.

Des vagues de supporters qui envahissent le terrain armés de projectiles, des policiers anti-émeutes et des centaines de blessés à l’hôpital. Ces images de violences ont fait le tour des médias algériens le week-end dernier. Le phénomène n’est pas nouveau en Algérie. En 2014, l’attaquant camerounais Albert Ebossé avait été tué par une pierre jetée par un spectateur présent dans les tribunes. Alors pourquoi ces affrontements sont-ils devenus récurrents? Le sociologue algérien Nacer Djabi décrypte pour Jeune Afrique les raisons de ces échauffourées.

Jeune Afrique : Comment expliquez-vous la récurrence de ces phénomènes de violences chez les supporters de football algériens ?

Nacer Djabi : Les violences à Oran et à Constantine le week-end dernier s’expliquent par plusieurs facteurs. Il s’agit de matchs de fin de saison, des matchs de Coupe, avec des enjeux importants, ce qui crée une tension. Les supporters font pression sur les joueurs, sur les clubs pour que leur équipe gagne.

Ensuite, il y a des tendances sociologiques lourdes : le stade a été accaparé par des jeunes, souvent mineurs et de plus en plus sous l’effet de la drogue. Il y a également une situation sociale en Algérie, où le stade est devenu le seul lieu de liberté pour ces jeunes. Et puis, l’effet de groupe et de foule est très important dans l’émergence de ces violences.

Y-a-t-il des raisons spécifiques aux stades concernés ?

Il y a également des explications propres à la gestion des stades, très mauvaise, car souvent très marquée par la corruption. Les jeunes attendent longtemps pour entrer dans le stade, qui est surchargé. C’est également un lieu de confrontation directe avec la police. Et puis à Constantine et dans les villes de l’Est, les jeunes portent souvent des armes blanches.

Pourquoi ces débordements maintenant?

L’Algérie connaît une situation générale délétère : il n’y a aucun changement politique, aucune ambition au niveau national. Cela provoque une détresse généralisée au sein de la jeunesse, qui se défoule donc dans leur seul espace de liberté : le stade. C’est le résultat d’une situation sociale catastrophique.

Le gouvernement a annoncé une commission d’enquête et veut en finir avec la violence dans les stades. Qu’en pensez-vous?

Ils annoncent toujours des commissions qui n’aboutissent pas. Les fauteurs de trouble sont connus des autorités et pourtant les violences ne s’arrêtent pas. A tel point que les familles n’y vont plus du tout.

Le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, a indiqué que des imams pourraient se déplacer dans les stades pour faire de la prévention. Est-ce une solution ?

Ce n’est pas sérieux. Il y a un échec dans la gestion des affaires publiques, du coup on utilise du religieux partout. Ils avaient par exemple proclamé que l’émigration clandestine (la harga) était péché, au lieu de trouver des solutions.

Le conseil islamique avait également déclaré que faire grève est un péché… C’est une image très caricaturale de la manipulation de la religion en Algérie. Des imams dans des stades créeraient une situation ridicule. Cela montre que le pouvoir n’arrive plus à gérer la situation politique.

Quelles solutions préconisez-vous pour enrayer ces violences ?

La stade n’est qu’une finalité. Il faut des solutions plus radicales, en amont.  Aujourd’hui, le jeune Algérien n’a que le stade pour s’exprimer. Seulement 1% des jeunes sont engagés dans des partis politiques. Il n’y a pas de vie associative, ni de pratiques sportives.

La jeunesse était une question sociale pendant longtemps, elle est à présent une question sécuritaire et politique. Rien n’est fait pour les intégrer dans la société. Les solutions sont à trouver en dehors du stade : il faut les intégrer d’un point de vue économique, culturel, associatif.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici