Adieu 504, on t’aimait bien

Écrit par Xavier Chimits

Les quatre cents ultimes exemplaires du modèle culte seront assemblés au Nigeria d'ici à la fin de l'année. Fin d'une saga née en 1968.

La 504 ne fêtera pas son quarantième anniversaire. En mai, les dernières caisses estampillées « 504 » sont parties de Vesoul, dans l’est de la France, où est situé le centre d’expédition des pièces détachées du groupe Peugeot, à destination de l’usine de Kaduna, au Nigeria. Et les quatre cents ultimes exemplaires de la lignée seront assemblés avant la fin de l’année. Fin d’une saga automobile née en 1968. Il n’y aura pas de cérémonie, pas de dernière 504 sortant enturbannée des chaînes de la PAN (Peugeot Automobile Nigeria), nom officiel de l’usine de Kaduna. Ainsi le veulent les moeurs de l’industrie automobile à l’heure où tout constructeur qui se penche avec affection sur son histoire craint d’apparaître comme un passéiste. « Nous aurions pu continuer à produire la 504 à Kaduna pendant encore un an ou deux, témoigne Jean-Pierre Vieux, responsable de la zone Afrique chez Peugeot. La demande existe. Mais nous avons préféré clore le chapitre de la 504, fût-il glorieux. Car ce modèle est de conception trop ancienne pour répondre aux critères de qualité que le public attend aujourd’hui d’une Peugeot. »
L’épitaphe est un peu courte pour une voiture qui a marqué le destin de Peugeot et laissé sur le continent africain une empreinte indélébile. L’ultime 504 produite à Kaduna portera le numéro 3711556. Seules les Peugeot 206 (5,3 millions d’exemplaires) et 205 (5,2 millions) sont allées plus haut. Mais elles sont nées au plus fort de la demande mondiale, et leur faible prix a facilité leur diffusion. Tandis que la 504 est un modèle haut de gamme et n’a connu sur la durée que deux rivales : la Volkswagen Coccinelle et la Mini, qui ont chacune franchi le cap des 40 ans. Alors comment expliquer son extraordinaire succès ? « Sa longévité procède de trois facteurs, poursuit Jean-Pierre Vieux. D’abord, la 504 est robuste et facile à entretenir. Ensuite, par ses dimensions, son confort, sa ligne et son espace intérieur, la 504 a rapidement acquis la dimension d’un véhicule statutaire. Et les icônes de l’automobile ignorent les outrages du temps. Enfin, comme la VW Coccinelle au Mexique, sa vie a été prolongée par des demandes locales alimentées par des unités de montage installées en Amérique du Sud et en Afrique, alors que la 504 avait été remplacée en Europe par la 505, en 1979. »
Jean-Pierre Vieux omet de préciser, sans doute parce que Peugeot ne possède, hélas ! plus ce genre de modèle en magasin, que la 504 répondait exactement aux exigences de la clientèle africaine avec sa transmission arrière et sa garde au sol élevée. En version break, elle devenait taxi-brousse. En version pick-up, elle ne rechignait devant aucune tâche. Et, dans les deux cas, ne craignait pas l’excédent de charge. Essayez d’embarquer huit adultes à bord d’un break à traction avant, ou d’empiler des sacs de ciment sur un pick-up doté du même mode de transmission : les roues motrices se délestent et patinent au moindre obstacle ! Dès lors, avant l’arrivée des 4×4 ou des pick-up japonais à transmission arrière, la 504 eut une double vie en Afrique : voiture d’apparat et voiture de labeur. D’où son succès.
Elle fut ainsi assemblée dans sept pays du continent : Centrafrique, Égypte, Kenya, Maroc, Nigeria, Tunisie et Zimbabwe. Mais c’est au Nigeria qu’elle a connu la plus belle carrière, avec une production annuelle de près de 100 000 exemplaires au début des années 1980, quand le pays profitait du renchérissement du pétrole. Kaduna ne suffisait pas. Pour répondre à la demande, Peugeot a dû recourir aux chaînes de montage de la Scoa, à Lagos. Et même instaurer un pont aérien quotidien entre la France et le Nigeria pour éviter un port de Lagos en surchauffe économique : chaque jour, un Boeing s’envolait de Lyon, soutes remplies de pièces détachées, pour atterrir sur l’aéroport de Kano. Le Nigeria était alors, grâce à la 504, le premier marché de Peugeot à l’exportation.
Cette époque faste est aujourd’hui révolue. Le Nigeria a sombré dans la crise économique. Les constructeurs ont fermé les unités de montage qu’ils avaient installées dans ce pays, notamment Volkswagen et Mercedes dans l’État d’Enugu. Reste des souvenirs heureux, que les constructeurs traduisent toujours en chiffres : Kaduna a produit à lui seul 426 000 Peugeot 504, soit 12 % du parc mondial de ce modèle. Et la 504 a représenté 83 % de la production de l’usine de Kaduna depuis 1972, qui s’élève à 517 000 exemplaires avec les Peugeot 306, 404, 406 et 505.
L’Argentine a cessé de fabriquer les 504 en 1998, le Kenya en 2001. Le Nigeria sera le dernier pays à baisser pavillon. En Europe, une voiture achève son parcours dans les presses d’une usine de recyclage après environ quinze ans. L’Afrique, plus respectueuse des vieilles mécaniques, les prolonge bien au-delà. La dernière 504 va bientôt sortir des chaînes de la PAN. Mais la 504 n’a pas fini de sillonner le continent africain. Car à l’heure où sa production s’arrête, une vérité s’impose : Peugeot ne lui a pas trouvé de remplaçante capable de rendre les mêmes services en Afrique.