Ce jour-là : le 9 avril 2012, à Tunis, la « journée des martyrs » interdite est violemment réprimée

Un policier tunisien lance une bouteille de gaz lacrymogène lors de la manifestation du 9 avril 2012, à Tunis. © AP Photo/Amine Landoulsi

Le 9 avril 2012, une manifestation de commémoration de la journée des martyrs tués sous le protectorat français, tourne à l'affrontement entre la police et les manifestants. Une journée noire qui a marqué la mémoire tunisienne de l'après-révolution.

Avenue Habib Bourguiba. Le 9 avril 2012, quelques mois seulement après la victoire de la Troïka aux premières élections libres et démocratiques du pays, des centaines de manifestants ont bravé l’interdiction de défiler sur l’avenue, décrétée par le ministère de l’Intérieur. Leur objectif : profiter de cette journée de commémoration de la répression sanglante par les troupes françaises d’une manifestation à Tunis le 9 avril 1938, pour réclamer la levée de l’interdiction de manifester sur l’avenue, devenue symbole de la révolution du 14 janvier.

Un lourd dispositif de sécurité a été déployé. Outre les véhicules de l’armée, présents de manière permanente sur les lieux, trois fourgons de police attendaient devant l’ambassade de France, trois autres devant le théâtre municipal et cinq sur l’esplanade de l’avenue, ainsi qu’un pick-up.

Enroulés dans des drapeaux tunisiens, des manifestants remontent alors l’avenue en courant et criant : « Ni peur, ni terreur, l’avenue appartient au peuple ». La foule compte des manifestants de tous âges. « C’est nous qui avons libéré la Tunisie, ils n’ont pas le droit d’interdire des marches pacifiques », déclare alors un septuagénaire, Mohsen Ben Henda.

Journée noire pour le droit de manifester

Un protestataire tunisien est tenu par des agents de la police lors de la manifestation du 9 avril 2012 à Tunis. © AP Photo/Amine Landoulsi)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Très vite, des affrontements éclatent entre policiers manifestants. Les forces de l’ordre ripostent à coup de gaz lacrymogènes et de matraques. La plateforme collective Nawaat rapporte des scène extrêmement violentes : « On a été témoin de scènes absurdes, dont la plus brutale a été celle où un policier traverse la rue, courre directement vers un homme qui marchait devant l’hôtel l’International ; l’agent des forces de l’ordre lui donne un coup violent sur le cou avec sa matraque. L’homme tombe de son long et le policier rejoint de suite ses camarades. »

Un protestataire tunisien est tenu par un policier lors de la manifestation du 9 avril 2012, à Tunis. © AP Photo/Amine Landoulsi

Jusqu’à 17h, les mêmes scènes se répètent de manière sporadique. Les confrontations sont ponctuées de courts moments de calme.  « Les policiers ont confondu « fête des martyrs » avec « faîtes des martyrs » » commentent ce jour-là, plusieurs internautes tunisiens sur les réseaux sociaux.

Des journalistes sont eux aussi été tabassés par la police. Parmi eux, la correspondante de l’hebdomadaire français Le Point et la rédactrice en chef du site tunisien Kapitalis. Julie Schneider en témoigne dans son article pour le magazine français : « Tout va très vite. En quelques minutes, je me retrouve au sol. Je reçois des coups dans le dos, dans les fesses [… ]  Je suis poussée, tirée vers un fourgon de police. Un représentant du Pôle démocratique moderniste intervient et lance que je suis journaliste. Je le répète alors. Rien à faire. Je reçois encore des coups sur la tête. Certains sont donnés avec le plat de la main. D’autres, je ne sais pas. Des matraques peut-être. Aucune idée.»

Des femmes fuient les gaz lacrymogènes utilisées par la police pour disperser la foule lors de la manifestation du 9 avril 2012, à Tunis. © AP Photo/Amine Landoulsi

Mutisme des autorités

Au total 15 personnes blessées ont été emmenées à l’hôpital Charles-Nicole. Le ministère de l’Intérieur, avec à sa tête Ali Laarayedh du parti islamiste Ennahdha, dénombre huit policiers blessés. Le soir même, sur la télévision nationale, il dénonce une « manifestation illégale »  et « des violations délibérées et préméditées de la loi ». De son côté, le président de l’époque Moncef Marzouki évoque« un degré de violence inacceptable » en mettant en cause les manifestants comme les forces de l’ordre.

Le 11 avril 2012, l’interdiction de manifester sur l’avenue Habib Bourguiba est levéeDans la foulée, une commission d’enquête est mises sur pied pour faire la lumière sur les débordements des forces de sécurité lors de cette manifestation. Un an plus tard, le 5 avril 2013, dix des vingt membres de la commission démissionnent, résignés, et dénoncent la volonté d’Ennahdha de faire obstruction à l’enquête. Six ans après, la commission n’a pas rendu ses conclusions. 

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