Histoire

Colonies, une nostalgie française

Par

Léo Pajon est journaliste pour la section culture(s) de Jeune Afrique.

Passage d'une rivière par un colon à Madagascar, en 1902. © Bibliothèque nationale de France

Dans un hors-série sidérant, le magazine français Valeurs Actuelles célèbre les bienfaits de la colonisation. Prouvant une nouvelle fois à quel point une partie de l'opinion hexagonale reste dans le déni.

On a d’abord cru à une blague. Sorti aux alentours du 1er avril, un hors-série du magazine Valeurs Actuelles titrait : « La vraie histoire des colonies », avec cette stupéfiante légende : « Des pionniers du Nouveau Monde aux larmes de l’Algérie française… quatre siècles d’épopée coloniale. Dont la France n’a pas à se repentir. »

Malheureusement la publication était bel et bien vendue en kiosque. Au total, 132 pages d’une apologie sans nuance célébrant, comme les manuels scolaires de 1938 qu’on destinait aux écoliers colonisés, « les magnifiques résultats de la colonisation française ».

Dans le chapitre réservé à l’Afrique, plusieurs articles nous expliquent ainsi pourquoi « en soignant, enseignant, cultivant et bâtissant, c’est un continent entier [que la France] a contribué à élever. Et c’est l’« historien » africaniste Bernard Lugan qui ouvre le bal avec « le bilan positif de la France ».

Proche de l’extrême droite, l’auteur a enseigné à l’Institut des hautes études de Défense nationale et à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, deux institutions où il est aujourd’hui persona non grata… ce qui ne l’a pas empêché de recevoir récemment le prix « La plume et l’épée », organisé par l’Armée de Terre, pour l’un de ses ouvrages.

En finir avec une honte française

Dans le hors-série, son article tente donc « d’en finir avec cette « honte française » imprégnée dans nos esprits par des slogans culpabilisateurs. » Il s’appuie sur une lecture très orientée d’un ouvrage de l’universitaire Jacques Marseille : Empire colonial et capitalisme français (Albin Michel) qui montre, chiffres à l’appui, que les bénéfices économiques de l’aventure coloniale ont été bien faibles.

L’horreur et la bêtise de la démonstration est moins dans ce qui est écrit que dans ce qui est nié

Mais plutôt que d’y reconnaître l’absurdité d’une expérience qui, pour être meurtrière, s’est aussi avérée infructueuse, Bernard Lugan s’épanche sur cette France si généreuse qui « a considérablement investi », « le plus souvent à son détriment ». S’ajoute à cet exposé ahurissant un encadré célébrant « la France bienfaitrice à Madagascar » où l’Hexagone aurait laissé « un héritage exceptionnel. »

L’horreur et la bêtise de la démonstration est moins dans ce qui est écrit que dans ce qui est nié. Que l’on résume la colonisation à un bilan comptable sans prendre en compte les dommages humains qu’elle a causé. Que l’on évoque ensuite les Africains tombés pour la France sans parler du massacre de Thiaroye, ces tirailleurs sénégalais massacrés en 1944 parce qu’ils osaient réclamer le paiement de leurs indemnités. Que l’on glose plus loin sur « le Sahara, trésor français », sans parler des essais nucléaires qui y ont été pratiqués, et dont les conséquences sur les populations et l’environnement restent encore inconnues.

Que l’on puisse célébrer enfin la présence française à Madagascar alors qu’un système d’apartheid y était maintenu, où deux systèmes d’enseignement, de santé et de justice cohabitaient pour les indigènes et les «vazaha» (« étrangers »). Un pays, surtout, où la révolte de 1947 a été écrasée avec une violence inouïe, occasionnant des dizaines de milliers de morts (entre 30 000 et 40 000, selon l’historien Jean Fremigacci) et des épisodes atroces. Tels ces rebelles enfermés de longues heures dans des wagons à bestiaux, dans la région de Moramanga, avant que les troupes françaises mitraillent le convoi. Tels ces prisonniers jetés vivants d’un avion en vol au-dessus d’un village par l’officier français Guillaume de Fontanges !

Mémoire des colonisés

On pourrait penser que le hors-série de Valeurs Actuelles est anecdotique, qu’il ne s’adresse qu’à une frange infimes de nostalgiques. On pourrait aussi se dire qu’il est à contre-courant d’un mouvement plus ample, reconnaissant la barbarie coloniale. En visite à Alger le 15 février 2017, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, n’a-t-il pas vu dans la colonisation « un crime contre l’humanité » ?

Mais tant que les manuels scolaires français seront dans le déni ; tant que les pratiques les plus inhumaines de la République (l’esclavage, le travail forcé, la torture…) seront éclipsés par les « bienfaits » français ; tant que des statues comme celles de Thomas Robert Bugeaud, « pacificateur » de l’Algérie qui proposait d’enfumer « comme des renards » ceux qui se réfugiaient dans les grottes, se dresseront sans débat dans les rues de nos villes ; tant, donc, que l’histoire des colonisés ne sera pas prise en compte, il faudra la rappeler encore et encore.

Fermer

Je me connecte