Israël : les discriminations historiques à l’égard des juifs marocains mises à nue

Un juif orthodoxe lors de funérailles, à Marrakech en 2011. © Sebastian Scheiner/AP/SIPA

Israël s’apprête à ouvrir ses archives sur le traitement réservé aux juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient dans les premières années qui ont suivi la création de l’État en 1948. Une histoire qui pousse la société israélienne à regarder en face le racisme qui la traverse et dont les juifs marocains sont largement victimes.

Les archives concernant le traitement réservé par Israël aux juifs d’Afrique du Nord lors de leur installation en Israël dans les années 1950 vont être rendues publiques. La ministre israélienne de la Justice Ayelet Shaked, qui est également à la tête du comité sur les archives de la Knesset, l’a affirmé au journal israélien Haaretz, le 11 mars, quelques jours après la diffusion du documentaire « The Ancestral Sin » (« Le pêché ancestral ») sur la chaîne Reshet 13, qui a fait grand bruit dans le pays.

Un mouvement d’ouverture des archives

Dans ce film, le réalisateur David Deri – lui-même un Israélien d’origine marocaine – livre une série de témoignages et de documents jusque-là inédits qui « révèlent une méthode, une idéologie et une pratique cruelle » dans la mise en place des politiques de « dispersion de la population » dans les années qui ont suivi la création d’Israël.

Différentes institutions, notamment l’Agence Juive, organisme semi-public chargé de l’immigration, auraient eu des comportements discriminants à l’égard des Nord-Africains, et des Marocains en particulier, qui ont longtemps vécu dans des camps de transit où sévissaient malnutrition, insécurité et maladies.

Dans la foulée des déclarations de sa ministre de la Justice, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a annoncé qu’il comptait numériser et mettre en ligne les archives concernant l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord en Israël. Le 21 mars, Haaretz assurait que le cabinet de la Primature commençait à plancher sur une éventuelle levée de fonds pour cette mission.

Les Archives de l’État ont de leur côté assuré, le 20 mars, qu’elles commençaient à localiser les documents en question. Et pour faire bonne mesure, elles ont rendu public un premier document, daté de 1957. Le ministre du Travail d’alors remarquait que les logements sociaux bâtis pour permettre aux Nord-Africains et Moyen-Orientaux de quitter les camps de transit avaient été donnés aux « immigrants blancs ».

« Du bateau à la zone de développement »

Dans un rapport pour l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations, l’historienne marocaine Hanane Sekkat a documenté la politique gouvernementale israélienne à l’égard de ceux qu’on appelait alors les « Mizrahi », les juifs orientaux, ou Sépharades. Le leitmotiv des autorités est alors clairement édicté : « Du bateau à la zone de développement ».

Pendant les années 1950 et 1960, environ 250 000 juifs ont quitté le Maroc pour rejoindre Israël, avec des pics par période – ils seront 80 000 entre 1961 et 1964. Pour le gouvernement israélien d’alors, le but était de « procéder au peuplement de toutes les régions », « d’accélérer la colonisation des zones acquises » en 1948, « d’assurer la sécurité le long des frontières avec les pays arabes » et « d’éviter une concentration sur les zones côtières riches », liste l’historienne.

Les citoyens d’origine marocaine en Israël sont un peu plus de 800 000. C’est la deuxième communauté, derrière les juifs russes

Les populations sont envoyées là où elles seront, selon les critères des autorités israéliennes, les plus utiles à atteindre ces objectifs. « Afin d’exploiter au mieux les régions montagneuses, il est préférable d’y implanter de simples paysans », expose, par exemple,  un responsable de l’Agence Juive de l’époque.

Émergence du débat

L’irruption, aujourd’hui, du débat sur les conditions d’arrivée des juifs Nord-Africains, n’est pas un hasard, selon Perla Cohen, sociologue et historienne chargée de mission auprès du président des communautés juives du Maroc, qui y voit le signe de « l’arrivée de Marocains de deuxième et troisième génération à des postes clés dans l’appareil d’État, l’armée, le Parlement, la recherche et la classe politique ».

En Israël, « chleuh », le mot qui désigne au Maroc les Amazighs du sud, est utilisé en argot pour dire ‘primitif’

La récente élection à la tête du Parti travailliste de Avi Gabbay, d’origine marocaine ou encore l’accroissement du nombre de députés issus de familles originaires du Maroc sont autant de signes de cette montée en puissance de cette population. Celle du Shass, parti ultra-orthodoxe et traditionnellement sépharade fondé dans les années 1980, en est un autre. Son président, Aryé Dery, actuel ministre de l’Intérieur, est un natif de Meknès. Selon l’historienne, Benyamin Netanyahou, en difficulté, a aujourd’hui besoin de s’adresser à l’importante communauté juive arabe.

« Il ne faut pas oublier que les citoyens d’origine marocaine en Israël sont un peu plus de 800 000. C’est la deuxième communauté, derrière les juifs russes », précise Kamal Hachkar, réalisateur du documentaire Tinghir-Jerusalem, Les échos du Mellah (sorti en 2011), qui retrace le parcours de juifs ayant quitté le village amazigh de Tinghir pour l’État hébreu dans les années 1950.

Un racisme tenace

« Si ces gens ne se taisent plus, c’est que le racisme à leur égard est ancien, profond et assez massif. Il faut s’imaginer qu’en Israël, « chleuh », le mot qui désigne au Maroc les Amazighs du sud, est utilisé en argot pour dire ‘primitif’ ».

Le racisme à l’égard des juifs issus d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient n’est pas un fait nouveau en Israël. Dans un article d’Haaretz de 2016, l’historien Shay Hazkani, enseignant à New York, a enquêté sur les différentes formes de discrimination que les soldats sépharades ont subies dans les années 1950 au sein de l’armée. Il assurait ainsi que le Premier ministre d’alors, David Ben Gourion, participait lui-même à diffuser des préjugés sur les juifs du Maroc auprès de la hiérarchie militaire.

L’historienne Hanane Sekkat cite elle-aussi de nombreux discours politiques – ou à prétention scientifiques – qui dépeignent les immigrants marocains, massivement relégués aux emplois les plus pénibles, avec un racisme décomplexé.

L’arrivée en masse des juifs des pays arabes dans les années 1950 a fait naître la crainte de voir le pays perdre de son essence occidentale

Anciens, les préjugés ont la vie dure : le 13 mars 2018, le maire de la ville de Sderot, Eli Moyal, répondait à l’annonce de la ministre de la Justice par des déclarations racistes visant les Sépharades et les juifs marocains, incapables, selon lui, de bâtir un État moderne et qui auraient fait d’Israël un « royaume merdique » s’ils n’avaient pas été accueillis par des juifs européens.

Entre temps, dans les années 1970, de jeunes Israéliens ont donné de la voix contre ce genre de propos. Le cinéaste marocain Kamal Hachkar rappelle l’exemple de Reuven Abergel, natif de Rabat, fondateur des Black Panthers israéliennes, groupe de juifs orientaux qui militait contre les discriminations économiques et culturelles qu’ils subissaient.

Selon Hanane Sekkat, l’élite ashkénaze fondatrice de la nation israélienne s’est largement assignée comme mission de « reproduire le modèle occidental en Palestine » et que « l’arrivée en masse des juifs des pays arabes » dans les années 1950, pourtant jugée nécessaire, a très vite fait naître « la crainte de voir le pays perdre de son essence occidentale ».


Le précédent yéménite

Déjà, en 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou avait inauguré l’ouverture d’un site Internet contenant des centaines de milliers de pages de documents concernant ce qui est connu en Israël sous le nom de « l’affaire des enfants yéménites ». L’ouverture des archives est venue confirmer que de très nombreux enfants de familles juives arabes, le plus souvent yéménites, avaient disparus entre 1948 et 1954, dans le nouvel état hébreu.

Certains auraient été confiés ou vendus à des familles ashkénazes, européennes. En février 2018, le journal The Times of Israël publiait un article sur la décision de la Knesset d’autoriser des familles à demander des exhumations afin de mener des tests génétiques pour retrouver leurs proches.

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