Algérie : le nouveau rapport sur l’assassinat des moines de Tibhirine en trois questions

Les moines de Tibhirine, assassinés en mai 1996. © AFP/DR

Un nouveau rapport d’expertise sur l’assassinat des moines de Tibhirine a été remis à la justice française en février. Il n’apporte pas la vérité tant attendue, mais donne au moins des pistes de compréhension. Décryptage.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, en plein coeur de la guerre civile en Algérie, sept moines du monastère Notre Dame de l’Atlas, à côté du village de Tibhirine, ont été enlevés par des éléments du Groupe islamique armée (GIA) puis assassinés. Un mois plus tard, leur mort a été revendiquée par ce groupe à travers un communiqué publié le 23 mai (mais daté du 21). Le 30 mai, leurs têtes ont été retrouvées par l’armée algérienne – sans les corps – sur une route au nord-ouest de Médéa.

Depuis, cette affaire fait partie des grands mystères de la décennie noire en Algérie. Elle a franchi une nouvelle étape, le 23 février, lorsque les experts français, saisis de cette affaire pour en élucider les nombreuses zones d’ombre, ont présenté un rapport d’expertise à la justice française. Révélé par France Info, ce document de 185 pages – que les familles des victimes ont pu consulter- ne contient pas de nouveautés majeures, mais apporte quelques précisions à ce qu’on savait déjà. Résumé en trois questions-clés.

  • À quand remonte cette expertise judiciaire française ?  

Au moment du crime, les autorités algériennes avaient déclaré que les moines ont été enlevés puis exécutés par le GIA. En 2003, mettant en cause cette thèse, des familles des victimes ont déposé plainte à Paris réclamant que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ce drame. La justice française avait alors chargé deux juges antiterroristes, Marc Trévidic et Nathalie Poux, de diligenter une expertise sur les crânes des moines enterrés à Tibhrinie. Mais leur mission sera jonchée d’obstacles. En octobre 2014, après plusieurs années d’attente, ils ont été autorisés à exhumer les têtes, sous la supervision d’un magistrat algérien, afin d’y effectuer les examens nécessaires. Mais les autorités algériennes ont refusé qu’ils ramènent les têtes en France pour cause de souveraineté nationale. Un refus d’autant plus embêtant pour les juges français que plusieurs doutes planent sur la sincérité de la thèse officielle sur les circonstances du crime. Ils dénoncent « une confiscation des preuves ».

En juin 2016, coup de théâtre : Alger autorise enfin les juges français à ramener les échantillons en France. C’est donc le résultat de cette expertise qui vient d’être présenté à la justice française en février et qui a été consulté par les familles des victimes.

  •  Qui a assassiné les moines de Tibhirine ?

Pour définir les responsabilités, les enquêteurs français devaient, dès le départ, répondre à trois questions : s’agit-il d’un assassinat des islamistes du GIA ? D’une erreur de tir de l’armée algérienne ? Ou d’une manipulation des services secrets algériens ?

Aucune réponse définitive n’a été apportée à ces trois questions dans ce nouveau rapport d’expertise. Par contre, trois pistes sur les circonstances de l’assassinat ont été confirmées.

 1/ Les têtes ne portent pas de trace de balles. Ce qui écarte la thèse d’une erreur de tir de l’armée algérienne avancée en 2009 par le général Buchwalter, ancien attaché militaire de l’ambassade de France. Selon ses dires, au cours d’une opération de ratissage, des avionneurs algériens auraient visé un campement tuant les moines séquestrés. Par la suite, toujours selon cette version, l’armée les aurait décapités faisant croire à un crime commis par le GIA.

2/ Les moines ont été assassinés plusieurs semaines avant la découverte officielle des têtes, probablement fin avril. Le rapport indique la présence de cocons d’insectes à l’intérieur des têtes bien avant leurs découverte le 30 mai 1996 confirmant que les moines auraient été tués bien avant leur décapitation. Lorsque les autorités algériennes avaient découvert les têtes sur la route de Médéa, elles avaient aussitôt accusé le GIA d’être derrière l’enlèvement et l’exécution des religieux. Ce qu’avait confirmé un témoignage d’un ancien émir de ce groupe, Hassan Hattab – amnistié par le pouvoir et vivant toujours à Alger – dans le documentaire Le Martyre des sept moines de Tibhirine, sorti en 2013.

 3/ Les dépouilles ont été décapitées après la mort. Des traces d’égorgement avec une lame fine puis une lame à dents ont été retrouvées sur certaines têtes. Vraisemblablement, même en l’absence de preuves catégoriques, ces dernières ont été inhumées une première fois avant leur découverte à l’air libre sur la route de Médéa.

  •  Et maintenant ?

Les résultats des analyses effectués sur les échantillons des têtes des moines ne donnent aucun argument sur la cause directe de leur mort. De fait, les zones d’ombre sur les responsabilités réelles demeurent. Elles resteront probablement encore tant que les corps n’ont pas été retrouvés.

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