Justice

Algérie : l’affaire opposant Rachid Boudjedra au directeur d’Ennahar TV devant la justice

Rachid Boudjedra en 2012. © Capture d'écran YouTube

Sommé de prononcer la profession de foi musulmane alors qu'il est athée, l'écrivain algérien avait déposé plainte contre Anis Rahmani, directeur de la chaîne de télévision privée Ennahar TV. Ce dernier sera auditionné par un juge d’instruction ce jeudi.

Rachid Boudjedra, grande figure de la littérature algérienne, se sera armé de patience. Plus de neuf mois après avoir porté plainte contre le directeur d’Ennahar TV, sa requête est enfin examinée. Anis Rahmani, à la tête de la chaîne de télévision la plus regardée du pays, comparaîtra, ce jeudi 29 mars, devant le juge d’instruction de la 10e chambre du tribunal de Sidi M’hamed, à Alger. Pousuivi pour « torture morale », « enlèvement » et « menace », le patron d’Ennahar TV risque jusqu’à dix ans de réclusion.

« Atteinte à la dignité de la personne »

« On est encore étonné du temps que cela a pris pour déclencher l’instruction de cette affaire alors que les faits qui sont reprochés sont graves. Il y a eu atteinte à la dignité d’une personne », affirme Me Khaled Bourayou, qui assure la défense de l’écrivain.

Le litige opposant Rachid Boudjedra à la chaîne de télévision, connue pour son ton sensationnaliste, remonte à mai dernier. Au début du mois de Ramadan, Ennahar TV diffuse un épisode de sa caméra cachée, Rana h’kemnek (« Tu es pris au piège »), dans lequel apparaît le romancier.

Pendant la séquence, longue de plusieurs minutes, l’auteur de La Répudiation et de FIS de la haine est interpellé sur son athéisme. Il est sommé de prononcer la « chahada », la profession de foi, à plusieurs reprises. Alors qu’il tente de quitter le plateau, il est bousculé par deux hommes qui se font passer pour des policiers en civil.


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Une « ignominie » selon le frère du président Bouteflika

AP/SIPA

C’est une ignominie ce qu’ils ont fait

La vidéo a suscité un tollé en Algérie. Quelques jours après sa diffusion, un sit-in est organisé devant le siège de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav), au cœur de la capitale, en soutien au poète et scénariste et contre les dérives et les reportages racoleurs, dont la chaîne est coutumier. Parmi la centaine de manifestants, Said Bouteflika, le frère et conseiller du président, qui déclare alors à l’écrivain : « C’est une ignominie ce qu’ils ont fait. » 

Rachid Boudjedra a maintenu sa plainte malgré les excuses formulées par le rédacteur en chef et l’arrêt du programme. Selon le romancier âgé de 76 ans, Ennahar TV, qui s’était engagé à ne pas diffuser les images, a trahi sa promesse. Et surtout, elle a transgressé le code éthique des médias.

« Le but d’une caméra cachée est de faire rire. Mais ce n’est plus une caméra cachée lorsqu’on interroge une personne à une heure de grande écoute sur ses convictions personnelles. C’est une tentative de ridiculiser et d’avilir un éminent intellectuel », estime ainsi Me Bourayou.

Dérives d’ordre éthique

Pour l’avocat, l’affaire Rachid Boudjedra vs. Ennhar TV est symptomatique de l’anarchie qui prévaut dans le paysage médiatique algérien. « Ce dossier pose un problème fondamental : l’absence de régulation des médias privés et publiques, qui est pourtant prévue dans la loi de 2012 relative à l’information », souligne Me Bourayou.

Près de six ans après le vote de cette loi, le secteur reste peu régulé et les chaînes de télévision privées multiplient les dérives. Fondée en 2016, l’ARAV – qui a le statut d’un organe consultatif et est dépourvue de budget – est une coquille vide tandis que l’installation d’une Autorité de régulation de la presse écrite (ARPE) est sans cesse repoussée.

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