Société

Tunisie : grèves, rétention des notes… Le bras de fer entre les enseignants et le gouvernement s’enlise

Grève du 22 mars des enseignants du secondaire en Tunisie. Ici, le syndicat des enseignants de Makthar. © Capture écran Facebook/vidéo Abdelbaki Khlifi

Rétention des notes depuis février, professeurs absents... Ce mercredi, la grève des enseignants du secondaire a été suivie massivement dans l'ensemble du pays. Cette nouvelle journée de protestation marque une escalade dans le conflit qui oppose le syndicat des enseignants au ministère.

Vides. Mercredi matin, les salles de classe des collèges et des lycées tunisiens étaient presque toutes désertes. 98 % des enseignants du secondaire avaient en effet répondu à l’appel de grève générale émis par la Fédération générale de l’enseignement secondaire – une antenne de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) –, qui avance ce pourcentage de participation. Suivant les instructions de ce syndicat, les enseignants grévistes ont tenu dans chaque lycée des réunions de concertation, avant de se rassembler devant les délégations régionales de l’enseignement de leur gouvernorat.

Un succès qui démontre « l’attachement des professeurs à leurs revendications » et leur indifférence face aux « menaces du gouvernement », se réjouit Lassaad Yakoubi, secrétaire général de la Fédération. Si les enseignants ont repris leur activité ce jeudi matin, ils ne comptent pas pour autant arrêter leur mouvement.

Moyen de pression inédit

C’est la deuxième journée de grève observée depuis le début des protestations, après celle du 15 février dernier. Face aux négociations « au point mort » avec le ministère, selon les mots de la Fédération, le conflit s’est intensifié.

Quelques jours après la première grève, le comité administratif de la Fédération avait ainsi annoncé la rétention des notes du premier semestre, un moyen de pression employé pour la première fois en Tunisie. Depuis, les enseignants continuent à donner des cours mais refusent de délivrer les notes des élèves à l’administration.

S’ils transmettent toutefois celles-ci aux élèves et à leurs parents, assure la Fédération, ce blocage empêche jusqu’à ce jour la validation du premier semestre.

Dans certains lycées, les enseignants n’ont même pas eu de matériel à disposition pour imprimer leurs examens », déplore le secrétaire général de la Fédération

Un moyen de pression que le ministre de l’Éducation, Hatem Ben Salem, rejette fortement. « Il est inadmissible d’impliquer les élèves dans un litige purement professionnel. Aucune note n’a été remise, les conseils de classes ne se sont pas réunis, les bulletins de notes n’ont pas été envoyés. Ce n’est pas normal. Nous n’avons jamais vu ça, ni avant l’indépendance, ni après ! » s’est ainsi indigné le ministre ce mercredi 28 mars, sur la chaîne publique nationale Al Wataniya 1.

Des revendications multiples

Les enseignants demandent en priorité l’amélioration des conditions matérielles de leur travail, notamment l’augmentation des salaires et l’octroi de diverses primes, mais également au niveau de leur environnement. Le ministre de l’Éducation dénonce de son côté que « 90 % des revendications de la Fédération sont financières ».

Des établissements « insalubres », selon la Fédération

Cependant, Lassaad Yakoubi affirme que la revendication principale ne porte pas sur les salaires mais sur la rénovation des établissements scolaires, décrits comme « insalubres » par le secrétaire général, et sur l’augmentation des moyens mis à disposition des enseignants. « Dans certains lycées, les enseignants n’ont même pas eu de matériel à disposition pour imprimer leurs examens, ils ont dû le faire par leurs moyens personnels », dénonce le secrétaire général.

Le syndicat condamne également les cas d’incendies à répétition détectés dans de nombreux dortoirs scolaires du pays et demande au ministère de l’Éducation de prendre soin de ces établissements et d’en assurer la protection.

Les professeurs souhaitent également que l’enseignement soit érigé au rang de métier pénible, une mesure prévue dans l’accord d’octobre 2011 entre le ministère et le syndicat, qui leur permettrait de prendre leur retraite à 55 ans (au lieu de 60 ans actuellement). En cas de refus, ils demandent de ne pas être touchés par la prorogation de l’âge du départ à la retraite, censé passer à 62 ans dans la fonction publique en 2020.

Bras de fer sans perspective de consensus

Depuis le début du mouvement, une seule réunion a eu lieu entre le syndicat sectoriel et le ministère, le 14 février dernier, que le secrétaire général Lassaad Yacoubi a qualifiée de « nulle en proposition » et de « coup médiatique ». Depuis, les deux protagonistes campent sur leur position respective.

De son côté, le ministre de l’Éducation Hatem Ben Salem s’est dit être « prêt au dialogue », le 21 mars, à l’issue d’un conseil ministériel, à condition que les professeurs « acceptent de restituer les notes au préalable », faute de quoi les salaires des enseignants seraient suspendus.

On ne reculera pas et les menaces nous ne font pas peur », avait affirmé Lassaad Yacoubi

L’avertissement n’a pas semblé arrêter le syndicat : au lendemain de cette annonce, les enseignants grévistes s’étaient rassemblés devant le ministère. « On ne reculera pas et les menaces nous ne font pas peur », avait alors déclaré devant la foule Lassaad Yacoubi, qualifiant au passage le gouvernement de « bande de corrompus ».

« Ce que nous demande le ministère, c’est de nous asseoir les mains vides à la table des négociations. Cela ne s’appelle pas être ouvert au dialogue. La retenue des notes est notre seule garantie d’obtenir des propositions sérieuses de la part du gouvernement », ajoute Jômaa Souissi, syndicaliste.

À l’issue de la grève de ce mercredi, le ministre de l’Éducation a réitéré la position du gouvernement : « Nous acceptons les négociations, mais sans les menaces, sans les conditions abusives, sans la diabolisation. Lâchez les notes des élèves, sortez les familles et les élèves du conflit, et laissons le ministère et la Fédération de l’enseignement secondaire poursuivre les négociations face-à-face », a-t-il déclaré sur Al Wataniya 1.

Sans consensus en vue, la situation risque de se détériorer. Lassaad Yacoubi affirme à Jeune Afrique que si le ministère de l’Éducation met à exécution ses menaces sur le gel des salaires, la riposte de la Fédération serait « cinglante ». Il y aura des conséquences « non pas uniquement sur le secteur de l’enseignement mais sur l’ensemble du secteur public », promet ainsi le secrétaire général de la Fédération.

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