Politique

Démission de la présidente de Maurice : comment l’affaire Sobrinho est devenue une affaire d’État

Ameenah Gurib-Fakim (ici à Budapest en 2016), a quitté ses fonctions de présidente de la République de Maurice, vendredi 23 mars 2018. © Szilard Koszticsak/AP/SIPA

La présidente mauricienne a officiellement quitté ses fonctions ce vendredi midi, poussée vers la sortie par le Premier ministre alors qu’elle était au centre d’un scandale financier. Un départ qui n'est que le dernier épisode d'une série d'affaires dont l'épicentre est le sulfureux homme d'affaires angolais Alvaro Sobrinho.

Le 23 mars, à midi, Ameenah Gurib Fakim a plié bagage et quitté la résidence du Réduit. La présidente de la République mauricienne a ainsi mis un terme à un feuilleton qui commençait sérieusement à ternir sa réputation et la fonction qu’elle représentait. Mise en cause dans un scandale financier, elle a été poussée à la démission par le Premier ministre, Pravind Jugnauth, fils et successeur d’Anerood, qui l’avait nommée à ce poste, très honorifique, en juin 2015.

Ameenah Gurib Fakim avait pourtant refusé, dans un premier temps, de quitter ses fonctions, contredisant même le chef du gouvernement qui avait annoncé son départ le 9 mars. « La situation était intenable », confirme un témoin depuis le Réduit.

Démission sous pression

Agacé par ces atermoiements présidentiels, le locataire de Clarisse House a sérieusement haussé le ton, lors d’une conférence de presse donnée le 15 mars, jugeant l’attitude d’Ameenah Gurib Fakim « déplorable et indigne » et n’hésitant pas à brandir « les nombreux éléments » dont il disposerait à son encontre.


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Deux jours plus tard, et bien qu’elle continue de clamer son innocence, cette dernière rend les armes et envoie sa démission à la présidente de l’Assemblée nationale, Maya Hanoomanjee. « Dans l’intérêt supérieur du pays et pour éviter une crise institutionnelle qui fera souffrir l’économie et la population », selon son avocat, Yusuf Mohamed.

Une déclaration qui ressemble davantage à une incantation, tant cette démission fait trembler les fondements constitutionnels d’une République mauricienne qui vient tout juste de fêter son cinquantième anniversaire.

« C’est une illustration supplémentaire de l’essoufflement de notre système politique », estime un membre du Parlement. Ce départ n’est en effet que le dernier épisode en date d’une « affaire Sobrinho » qui défraie la chronique depuis plusieurs années à Maurice et laisse apparaître, au fil des mois, les noms de nombreux responsables politiques et hauts fonctionnaires, sur fond de trafics d’influence et de gratifications occultes, à moins de deux ans des prochaines élections générales.

Alvaro Sobrinho, le sulfureux homme d’affaires angolais

DR / wikimedia / Timaldiss

Sobrinho a été précédé sur place par sa réputation sulfureuse, héritée de ses années passées à la tête de la BESA

Depuis août 2015, tout le monde a entendu parler d’Alvaro Sobrinho à Maurice. L’arrivée de l’homme d’affaires angolais, âgé de 55 ans, a pourtant été des plus discrètes. Attiré par les avantages de la place financière mauricienne, il cherche, à l’époque, à obtenir une licence bancaire sur l’île. Il engage des démarches dans ce sens auprès de la Bank of Mauritius (BoM) qui après une enquête de trois mois, refuse sa demande.

Sobrinho a été précédé sur place par sa réputation sulfureuse, héritée de ses années passées à la tête de la Banco Espirito Santo Angola (BESA). Pendant ses dix années à la tête de la filiale de la banque portugaise, jusqu’en 2012, il aurait détourné plus de 500 millions de dollars, selon les autorités judiciaires de Lisbonne qui ont ouvert une enquête suite à la faillite de l’empire Grupo Espirito Santo (GES) en 2014.

Trois ans plus tôt déjà, il était suspecté d’avoir utilisé, à des fins personnelles, plusieurs dizaines de millions de dollars pour l’acquisition d’une vingtaine de villas au Portugal. Il est également soupçonné d’avoir acheté des juges portugais pour éviter la saisie de ces biens immobiliers par la justice.

En Suisse, par contre, le parquet fédéral n’a pas hésité à demander la saisie préventive de 140 millions d’euros placés sur les comptes de différentes banques helvétiques au lendemain de la faillite de GES. Même si aujourd’hui encore, aucune preuve n’a pu être établie quant à sa culpabilité.

C’est d’ailleurs l’avis du parquet de Luanda, qui n’a pas souhaité poursuivre l’ancien banquier, bien que les sommes détournées aient transité via la Banco nacional de Angola (BNA).

Alvaro Sobrinho ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune poursuite dans son pays, où il semble compter de nombreux appuis, à commencer par celui d’Isabel dos Santos, fille de l’ancien président et détentrice, selon plusieurs sources, de 19 % du capital de la BESA, également connue en Angola comme « la banque du MPLA ». C’est donc en s’appuyant sur ces nombreuses procédures judiciaires en cours, sur ces zones d’ombre qui émaillent le mandat d’Alvaro Sobrinho à la BESA, que la BoM rend sa décision fin 2015.

Quand Pravind Jugnauth va rechercher Alvaro Sobrinho

Frank Franklin II/AP/SIPA

Pravind Jugnauth cherche alors à attirer les investisseurs étrangers pour relancer une croissance économique qui ronronne

La tentative d’implantation de l’Angolais à Maurice aurait pu s’arrêter là si, un an plus tard, la Financial Services Commission (FSC) n’avait pas octroyé la licence tant demandée. Entre temps, un amendement, passé en juillet 2016, dans le cadre de la loi des finances 2017, transfert certaines compétences de la BoM vers la FSC, concernant notamment l’attribution des licences bancaires.

« Tout nouveau ministre des Finances, Pravind Jugnauth cherche alors à attirer les investisseurs étrangers pour relancer une croissance économique qui ronronne », explique un spécialiste du dossier. Dans un tel contexte, Alvaro Sobrinho et ses millions apparaissent alors comme une aubaine aux yeux du gouvernement.

« Il suffit que je regarde Sobrinho dans les yeux, pour savoir que son argent est propre », n’hésite pas à déclarer Ivan Collendavelloo, alors ministre de l’Énergie et patron du Mouvement libérateur (ML), membre de la coalition Lepep au pouvoir.

Désormais vice-Premier ministre, il semble toujours être autant sous le charme de l’Angolais. Surtout que ce dernier, dans la vaste opération séduction qu’il a lancée au lendemain du refus de la Banque centrale, a eu la bonne idée de se rapprocher d’Ameenah Gurib Fakim, nommée au Réduit grâce au soutien du ML et de son très influent chef de file.

Il a voulu infiltrer le Réduit pour tenter de faire avancer ses dossiers, avant de réaliser les limites constitutionnelles de la présidence

Le 23 novembre 2015, Alvaro Sobrinho lance officiellement à Maurice le Planet Earth Institute (PEI), une ONG accréditée auprès des Nations unies et sise à Londres, dont il confie très opportunément la vice-présidence à celle qui reste avant tout une scientifique de renommée mondiale. « Il a voulu infiltrer le Réduit pour tenter de faire avancer ses dossiers, avant de réaliser les limites constitutionnelles de la présidence et de chercher d’autres soutiens », explique un haut fonctionnaire.

Interdit de licence bancaire par la BoM, l’homme d’affaires angolais dispose néanmoins depuis 2015 de deux instruments financiers, interdits pour l’instant de toute collecte de fonds, ASA Fund et PASET Fund. Il a également mis la main sur une compagnie offshore mauricienne, dans laquelle il n’a encore jamais injecté d’argent.

La quasi-totalité du spectre politique concerné

Malgré la provenance douteuse de ses fonds, Alvaro Sobrinho a pu largement investir dans l’immobilier. Il aurait notamment acheté une trentaine de villas dans le luxueux complexe du Royal Palm, situé dans le Nord de l’île, où la moindre construction est mise en vente pour 1 million de dollars.

Il a également fait l’acquisition, pour 1,2 million de dollars, de sept berlines de prestige (Range Rover et Jaguar) qu’on le soupçonne d’avoir distribuées à ses amis pour services rendus. Que du beau monde, selon la rumeur populaire relayée par les médias mauriciens : le Premier ministre ; son conseiller financier et président de la FSC jusqu’à sa démission début janvier, Dev Manraj ; Ivan Collendavello, l’actuel numéro 2 du gouvernement ; Roshi Bhadain, l’ex-ministre des services financiers qui a quitté le gouvernement après avoir créé son Reform Party début 2017 ou encore son ami et ancien consultant pour la FSC, Akilesh Deerpalsing, ont tour à tour été pointés du doigt.

Même Xavier-Luc Duval, l’actuel leader de l’opposition, à la tête du Parti mauricien social-démocrate (PMSD) et ministre du Tourisme au moment des faits, a dû démentir certaines allégations.

En dehors du parti travailliste, au fond du trou depuis les accusations portées en 2015 contre son leader, Navin Ramgoolam, et du Mouvement militant mauricien (MMM) de Paul Béranger, l’ensemble du spectre politique mauricien risquerait donc d’être éclaboussé par l’affaire Sobrinho.

« Erreur de casting »

Zoltan Mathe/AP/SIPA

Elle devenait encombrante pour le gouvernement

Elle pourrait déjà avoir eu un impact sur la prochaine élection générale, prévue pour la fin de l’année 2019 ou le tout début de la suivante. En vieux routier de la politique locale, Paul Béranger n’aurait en effet pas tardé à voir tous les avantages qu’il peut tirer de la situation.

Alors qu’une possible alliance serait en cours de négociation entre son MMM et le Mouvement socialiste mauricien (MSM) de Pravind Jugnauth, certains l’imaginent déjà demander la tête de la présidente au Premier ministre, pour mieux se débarrasser d’Ivan Collendavello, son ancien compagnon de route, passé du côté de la coalition Lepep avant le scrutin de 2014.

Si tel a été le cas, le patron du MMM n’a certainement pas dû insister longtemps, tant Ameenah Gurib Fakim semblait exaspérer l’exécutif ces derniers mois, au point que de nombreux observateurs parlent aujourd’hui d’une véritable « erreur de casting ».

Bien sûr, la notoriété de la présidente a largement contribué à améliorer l’image de Maurice à l’international, rapportant peut-être au passage plusieurs millions de dollars d’investissement au pays, comme elle aime à le dire. Son goût prononcé du voyage, sa « liste de courses », publiée dans la presse mauricienne et qui démontrerait un goût certain pour les articles de luxe, semblent l’avoir également éloigné de la population.

Elle a également pu faire de l’ombre au gouvernement, donnant l’impression qu’elle disposait d’un statut bien plus étendu que celui prévu par la Constitution. « Elle devenait encombrante pour le gouvernement », lâche un proche de Clarisse House. De nombreux observateurs estiment même qu’un de ses membres pourrait être la source qui a fourni les relevés bancaires de la présidente, publiés début mars par le journal l’Express.

D’autres craignent qu’elle n’ait été victime d’un règlement de compte communautaire, la classe politique, à très forte majorité hindoue à Maurice, voyant dans cette affaire, une bonne occasion de déloger la musulmane de son Réduit. Avec peut-être un coup de pouce du Research and Analysis Wing (RAW), les services de renseignement indiens, au moment où le pays, dirigé par le Premier ministre nationaliste Narendra Modi, investi massivement ces derniers mois dans les infrastructures de l’île.


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Autant de questions soulevées par cette démission et qui attendent toujours leurs réponses. Seule certitude, l’Affaire Sobrinho n’est que le dernier avatar d’une série de scandales qui décrédibilise l’ensemble de la classe politique mauricienne et ce, depuis la constitution même du pays.

À l’heure où celui-ci vient de célébrer un demi-siècle d’existence, « il est urgent de revoir le fonctionnement de certaines institutions de notre République », assure un politologue mauricien, qui espère que Pravind Jugnauth « fera preuve de suffisamment de courage pour lancer les réformes nécessaires, en matière de financement des partis notamment ».

En attendant, le chef du gouvernement doit trouver une remplaçante à Ameenah Gurib Fakim. Plusieurs noms circulent déjà à Port-Louis, comme celui de Rashid Beebeejaun, ancien vice-Premier ministre de Navin Ramgoolam dans les années 2000. Mais la tendance voudrait qu’une personnalité musulmane soit choisie, ne serait-ce que pour éviter toute tension communautaire.

L’ancien président de l’Islamic Cultural Center (ICC), Samioullah Lauthan et l’ex-ministre de la Justice, première députée musulmane jamais élue dans le pays, Shirin Aumeeruddy Cziffra, font aujourd’hui figure de favoris. Le gouvernement devrait rendre sa décision rapidement pour que l’heureux nominé puisse au plus vite tenter de redonner un peu de lustre à sa fonction.

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