Union africaine : ce qu’il faut retenir du sommet sur la Zone de libre-échange continentale

Au sommet de Kigali, le 20 mars 2018. © DR / union africaine

Les dirigeants africains étaient réunis jusqu'à ce mercredi à Kigali, à l'occasion du sommet extraordinaire de l'Union africaine, pour signer l'accord sur la zone de libre-échange. Un texte, fruit de deux ans de consultations, qu'il faudra désormais ratifier pour officialiser son entrée en vigueur, malgré les réticences de certains pays.

Après plusieurs jours de débat à l’occasion du sommet extraordinaire de l’Union africaine (UA), du 17 au 21 mars, les chefs d’État africains présents quittent petit à petit Kigali, au Rwanda. Retour sur cinq jours de discussions pour la mise en place de projets ambitieux, qui n’ont pas été exempts de certaines crispations.

  • 44 pays signent l’accord sur la Zone de libre-échange

Mercredi, en clôture du sommet, trois textes étaient présentés aux dirigeants : l’accord sur la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), le protocole de libre-circulation des populations sur le continent et la déclaration de Kigali, le texte solennel du sommet.

44 pays ont apposé leurs signatures sur l’accord de libre-échange continental ; 27 ont signé le protocole de libre circulation des personnes sur le continent et 43 la déclaration de Kigali.

La Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un des étendards de l’agenda 2063 de l’Union africaine, était en discussion depuis 2012. Il vise à créer un marché commun de 1,2 milliard d’habitants, dont le PIB cumulé avoisinerait 2 500 milliards de dollars. En janvier 2016, le président du Niger, Mahamadou Issoufou, avait été chargé par ses pairs de mener les travaux de consultation sur ce projet.


>>> A LIRE – Zone de libre-échange continentale : « L’objectif, c’est janvier 2019 », selon Mahamadou Issoufou


En amont de ce rendez-vous extraordinaire, qui a débuté samedi 17 mars par la réunion des représentants permanents de l’Union africaine, les ministres du Commerce et de la Justice de chaque pays membres s’étaient réunis à Kigali pour soulever les points qui devaient encore être négociés lors du sommet. La réunion des ministres des Affaires étrangères s’est poursuivie lundi soir tard, avant que les chef d’États ne valident mercredi le projet.

Les pays qui n’ont pas signé l’accord sur la ZLEC sont les suivants : Bénin, Botswana, Burundi, Érythrée, Guinée-Bissau, Lesotho, Namibie, Nigeria, Sierra Leone, Afrique du Sud et Zambie.

  • Quels ont été les blocages lors des négociations ? 

Malgré les consultations préalables, plusieurs points devaient encore être débattus. La question du lieu d’installation du secrétariat de la zone était l’une des plus sensibles. Une partie des États membres souhaitent en effet le voir installé à Addis-Abeba avec la Commission de l’Union africaine, tandis que d’autres veulent le garder éloigné de la Commission, pour ne pas le soumettre au processus, jugé « trop bureaucratique », des représentants permanents de l’UA.

C’est un des points de tension depuis le début de la présidence de Paul Kagame à l’Union africaine, en janvier. Désigné en 2016 par ses pairs pour mener la réforme de l’organisation panafricaine, le président rwandais est critiqué par certains diplomates pour ses méthodes.

« Il déteste les consultations sans fin des représentants permanents de l’Union africaine. Il veut éviter la bureaucratie trop lourde de l’organisation. Mais les représentants permanents n’aiment pas se sentir court-circuités », confirme un diplomate ayant travaillé sur le projet de libre-échange.

Autre sujet de préoccupation lors des négociations : la conciliation avec les Accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les États membres africains dans le cadre des différentes configurations régionales.

L’UA est devenue très intolérante vis-à-vis de la bureaucratie de l’organisation. […] Mais pour une économie comme l’Afrique du Sud, janvier 2019 est un délai qui est difficile à tenir

Enfin, dernier point de blocage : l’objectif fixé par l’organisation pour l’entrée en vigueur effective de l’accord. 22 ratifications sont nécessaires pour la mise en place effective de la zone de libre-échange et, comme l’a annoncé le président du Niger Mahamadou Issoufou, le but est de les obtenir d’ici janvier 2019. Un timing jugé trop serré, notamment par l’Afrique du Sud.

« L’UA est devenue très intolérante vis-à-vis de la bureaucratie de l’organisation. Elle veut que le protocole soit mis en place d’ici janvier 2019. Mais pour une économie comme l’Afrique du Sud, la deuxième plus importante du continent après le Nigeria, c’est un délai qui est difficile à tenir, compte tenu des formalités juridiques qu’il faut régler à l’intérieur du pays et avec nos partenaires internationaux », explique à Jeune Afrique Lindiwe Sisulu, la ministre  sud-africaine des Affaires étrangères.

  • Le Nigeria absent du sommet, l’Afrique du Sud ne signe que la déclaration de Kigali

Le sommet avait débuté avec une nouvelle, tombée dimanche en fin de journée, qui avait jeté un froid. Un communiqué de la présidence nigériane, publié trois jours avant la signature de l’accord sur la ZLEC, avait ainsi annoncé l’absence de Muhammadu Buhari, le président du Nigeria. Le chef d’État d’une des principales économies du continent souhaitait, selon le communiqué, poursuivre les consultations avec les acteurs du secteur privé.

Lundi, avant l’ouverture des négociations entre ministres des Affaires étrangères, certains diplomates disaient craindre un « effet boule de neige » suite au retrait du Nigeria. Le président du Niger Mahamadou Issoufou s’était lui montré confiant quant à l’évolution de la position de son voisin nigérian. « Je ne me mets pas dans la perspective d’un retrait du Nigeria sur ce projet. Le président Buhari a une forte volonté d’intégration », a-t-il expliqué à Jeune Afrique. « Je pense qu’à ce titre il y a encore un travail de sensibilisation à faire au niveau de l’opinion publique nigériane pour que le pays adhère pleinement à cette zone de libre-échange », a-t-il ajouté.

L’Afrique du Sud, qui compte également parmi les plus importantes économies du continent, n’a elle signé que la déclaration de Kigali mercredi. Selon le président Ramaphosa, qui assistait à son premier sommet de l’Union africaine, cette signature est un « témoignage de l’engagement de l’Afrique du Sud » envers ce projet. Il a, en revanche, expliqué vouloir régler les détails juridiques en interne avant de signer l’accord. Selon un diplomate sud-africain,  » ce processus pourrait prendre trois mois ».

  • Quelles sont les prochaines étapes ? 

L’entreprise de ratification va donc débuter sans les deux plus grosses économies du continent. L’objectif fixé pour obtenir les 22 ratifications nécessaires à l’entrée en vigueur est janvier 2019. Une étape délicate puisqu’elle fait entrer en compte les spécificités juridiques de chaque pays. Un premier état des lieux sera effectué lors du prochain sommet de l’Union africaine, organisé à Nouakchott en Mauritanie, en juillet prochain.


>>> A LIRE – Union africaine : l’Afrique face aux défis de la Zone de libre-échange continentale


Certains dirigeants, dont le président sud-africain Cyril Ramaphosa, ont expliqué pendant le sommet vouloir, à terme, voir se développer une monnaie unique sur le continent.

« Cela prendra du temps, des années peut-être, mais c’est intéressant que quelque chose dont nous ne parlions pas avant soit désormais dans le débat. Les gens ont toujours associé leur souveraineté à leur propre monnaie, se disant que c’était ce qui faisait d’eux une nation, mais ils commencent à réfléchir au-delà de leurs frontières », a-t-il expliqué à Jeune Afrique le président Ramaphosa en clôture du sommet, n’excluant pas l’idée d’une monnaie virtuelle comme le bitcoin.

L’idée d’une monnaie unique avait été évoquée pour la première fois lors de la signature du traité d’Abuja en 1991, instauré par la Communauté économique africaine.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici