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Cet article est issu du dossier «Ces femmes qui ont marqué l'histoire de l'Afrique»

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Société

Maroc : Aïcha Ech-Chenna, la « Mère Courage »

Aïcha Ech-Chenna, fondatrice de « Solidarité féminine », le 18 mars 2015 à Casablanca, au Maroc. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Aïcha Ech-Chenna, fondatrice de « Solidarité féminine », s’est imposée dans le monde entier, comme l’ambassadrice de la cause féministe au Maroc. Portrait de cette héroïne des temps modernes.

Au Maroc, la cause des mères célibataires porte un nom et un visage, celui d’Aïcha Ech-Chenna. À 77 ans, elle a dédié près de la moitié de sa vie à ces femmes en détresse, dans une société qui s’emploie à les exclure.

Son association « Solidarité féminine », est la première au Maroc à proposer des formations pour rendre ces femmes autonomes et capable de s’adapter à leurs situations malgré les réticences de la société.

Révoltée de mère en fille

Avant de s’engager pour la cause, Aïcha Ech-Chenna, elle aussi, a eu son lot de malheurs. Son père, chef de chantier à Marrakech, est mort d’une tuberculose alors qu’elle n’avait encore que trois ans. Sa sœur encore nourrisson, meurt elle aussi de la même maladie, à tout juste 18 mois.

À 12 ans, l’âge où les petites filles entrent dans la puberté, son beau père, lui demande de porter un voile qui lui couvre le visage, et la contraint à quitter l’école pour la couture. Une situation que sa mère ne supporte pas ; c’est alors que cette dernière envoie sa fille, seule à bord d’un bus, vivre chez sa tante à Casablanca.

C’est dans la capitale économique qu’Aïcha Ech-Chenna poursuit ses études à l’école française, mais pas pour très longtemps… À 16 ans elle doit de nouveau arrêter l’école pour travailler et faire vivre sa mère, désormais seule. Elle réussit malgré tout à obtenir un diplôme d’infirmière en jonglant avec différents métiers à côté.

Un combat qui commence à 40 ans

Alors qu’elle travaille en tant qu’éducatrice sanitaire et sociale, une rencontre marque un tournant dans la vie de la féministe : une femme donne le sein à l’enfant qu’elle doit abandonner. Lorsqu’elle le lui retire, l’enfant se met à hurler. Cette scène de séparation forcée hante Aïcha Ech-Chenna. Elle découvre ensuite les endroits insalubres où sont relégués les enfants nés hors mariage. Ils sont nombreux à y mourir. C’est alors qu’elle décide d’agir et avec l’aide d’une sœur française, elle fonde une garderie pour permettre ainsi aux mères célibataires rejetées de leurs foyers de faire garder leur bébé et de pouvoir ainsi, elles aussi, s’adonner à une activité professionnelle.

Malgré un combat de longue date, la question des enfants nés hors mariage qu’elle défend reste encore extrêmement taboue au Maroc

En 1985, son militantisme prend un nouvel aspect avec « Solidarité féminine », une association dédiée aux mères célibataires. Elle y propose une formation de trois ans à des métiers tels que la restauration, la coiffure ou encore les soins esthétiques mais aussi des cours d’alphabétisation. Durant ces trois années, les enfants sont également pris en charge en crèche. Enfin, l’association est aussi très active par téléphone, aidant en moyenne 500 femmes par an qui appellent généralement pour des conseils juridiques.

Une personnalité controversée

En 2000, après avoir parlé sans tabou de l’inceste et des mères célibataires sur la chaîne Al-Jazira, une fatwa a été émise contre elle. Dans une interview donnée à l’Humanité en avril 2017, elle affirme recevoir de nombreuses menaces et être accusée par les islamistes d’encourager la prostitution.

Malgré un combat de longue date, la question des enfants nés hors mariage qu’elle défend reste encore extrêmement taboue au Maroc et la société est très imperméable au dialogue sur ce sujet. Néanmoins Aïcha Ech-Chenna a réussi à obtenir la sympathie du Roi Mohammed VI en mars 2015. Alors qu’une femme qui interrompt volontairement sa grossesse au Maroc encourt une peine de six mois à deux ans de prison, la militante a été consultée par le royaume pour légaliser l’avortement dans les cas extrêmes tels que le viol ou les malformations. Un première étape dans la consécration du droit des femmes à disposer de leurs corps dans le pays.

Soutenue par certains de ses concitoyens et de plus en plus appréciée par les médias, celle qui a reçu l’Opus Prize (prix humanitaire) aux États-Unis en 2009, le titre de chevalier de la Légion d’honneur en France en 2013 ou encore un prix de la Banque mondiale en 2015, peut espérer un jour obtenir la même reconnaissance, si méritée, dans son pays d’origine.

 

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