Justice

Putsch manqué au Burkina : pourquoi le procès a été reporté

Un soldat du RSP, la garde présidentielle, lors de la tentative de coup d'État, le 20 septembre 2015 à Ouagadougou. © REUTERS/Joe Penney

Le procès des putschistes qui s’est s'ouvert mardi à Ouagadougou a été aussitôt suspendu. Les avocats de la défense ont quitté la salle, arguant d'irrégularités, et le tribunal n'a pas pu se constituer. La reprise des audiences n'est pas prévue avant plusieurs jours. Les parties civiles dénoncent une « manœuvre dilatoire ».

Aussitôt ouvert, aussitôt suspendu. La première audience du procès des auteurs présumés du coup d’État manqué de septembre 2015 n’aura finalement duré qu’une demie journée, qui n’aura même pas permis au tribunal de la Chambre de jugement en première instance de la justice militaire de se constituer formellement.

Pourtant, le décor était parfaitement planté. Un cordon de sécurité avait été établi très tôt dans le très chic quartier de Ouaga 2000, autour de la salle des banquets spécialement aménagée pour l’occasion. Les personnes souhaitant accéder à la salle d’audience ont été soumises à une fouille minutieuse, appareils électroniques et caméras n’étant pas autorisés.


>>> A LIRE – Burkina : quand Diendéré tente de justifier « le coup d’État le plus bête du monde »


Signe des attentes qui entourent ce procès, à l’extérieur, alors qu’un balai incessant de véhicules convoyait sous bonne escorte les prévenus pour leur comparution, un groupe de jeunes mobilisés par l’Association des victimes du Coup d’État, brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire des slogans appelant à la « Justice pour les martyrs ! » ou réclamant « que ceux qui ont tués paient pour leur forfaiture ».

« Ce procès marque le début de la fin de l’impunité », se réjouissait le président du Mouvement burkinabè des Droits de l’homme et des Peuples, Chrysogome Zougmoré, quelques minutes avant le report. Au total, 307 personnes se sont constituées partie civile, dont des membres du gouvernement de la Transition, le ministre d’État Simon Compaoré ou encore le défunt Salif Diallo, dont le domicile avait été détruit par un tir de roquette.

Plusieurs témoins, comme le général Pingrenoma Zagré, ancien chef d’état-major général des armées, Cherif Sy, président du Conseil national de la Transition et actuel Haut-représentant du chef de l’État ou encore Mgr Paul Ouédraogo étaient également présents à l’audience de ce mardi.

Des accusés qui affichent leur sérénité

Theo Renaut/AP/SIPA

En face, côte-à-côte sur le banc des accusés, Gilbert Diendéré et Djbrill Bassolé, considérés comme les cerveaux du coup d’État manqué, affichaient pourtant une mine sereine. Le premier, ex-bras droit du président Blaise Compaoré, en fuite après sa chute en 2014, avait pris la tête du Conseil national pour la démocratie (CND) au lendemain du coup de force perpétré par la garde présidentielle. Il est poursuivi pour « attentat à la sûreté de l’État », « meurtres » et « coups et blessures ».

Le second, général de gendarmerie et ancien ministre des Affaires étrangères, est quant-à lui accusé de « trahison » et « collusion avec une force étrangère », sur la base des enregistrements de conversations téléphoniques qu’il aurait eue avec Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne.


>>> A LIRE – Procès du putsch manqué au Burkina : ces Ivoiriens accusés de soutien aux putschistes


Au total, ils sont 84 sur le banc des accusés. Parmi eux, douze – dont huit sont en fuite – ont manqué à l’appel, mardi matin, dont le colonel Mahamadi Deka, le consultant d’entreprise Abdoul Karim Traoré ou encore Fatou Diendéré, l’ex-députée et épouse du général Diendéré.

Audience terminée avant d’avoir commencé

Finalement, l’audience aura été suspendue avant même d’avoir pu entrer dans le vif du sujet. Me Mathieu Somé, avocat principal du général Diendéré, a immédiatement attaqué la légalité même du tribunal, se livrant avec le juge Seydou Ouédraogo à une passe d’arme qui laisse augurer de l’ambiance houleuse qui risque fort de marquer les débats à venir.

« Nous insistons pour savoir si c’est la bonne juridiction qui est devant nous ! », a lancé l’avocat s’appuyant notamment sur une disposition modifiée en juillet dernier qui fixe les conditions de constitution de la Chambre de première instance. « On nous demande de comparaître devant une chambre qui n’existe pas », a accusé l’avocat, qui a remis en cause la validité du décret de nomination du président du tribunal. Celui-ci, publié le 22 février 2018 au Journal Officiel, ne peut en effet entrer en vigueur que huit jour après. Soit le 1er mars.

[Le retrait des avocats] montre simplement la volonté des accusés de ne pas être jugés

Face à l’argument de la défense, le président Ouédraogo a d’abord suggéré que la question soit traitée une fois le tribunal constitué. Refus catégorique des avocats. « La loi qui fait de vous le président de la Chambre de jugement en première instance n’est pas en vigueur aujourd’hui. On ne devrait donc pas être ici. Si nous poursuivons dans l’illégalité, nous aurions tort », a répondu le bâtonnier Mamadou Savadogo.

Et les avocats de la défense de se lever et de quitter la salle. « Vous vous retirez ? », a interrogé, incrédule, le président Ouédraogo. « Tout à fait ! », a répondu laconiquement l’un des avocats, avant de se précipiter vers la sortie. Un camouflet pour le tribunal qui, n’ayant pu se constituer, décide alors de suspendre l’audience.

Ce retrait spectaculaire, qualifié de « manœuvre dilatoire » par Guy-Hervé Kam, l’un des avocats des parties civiles, « montre simplement la volonté des accusés de ne pas être jugés », a jugé pour sa part Franck Sia, de l’Association des blessés du putsch manqué.

Fermer

Je me connecte