Cinéma

« Black Panther » : afrofuturisme, drame politique et femmes fortes pour un succès planétaire

Black Panther, le nouveau film de Marvel. © Marvel

L’Afrique subsaharienne et les États-Unis se passionnent pour la dernière production des studios Marvel, « Black Panther ». Au centre du phénomène, la place accrue faite aux femmes noires, l’esthétique afrofuturiste et un duel politique, symbolique et ambigu entre un Africain et un Africain-Américain.

[Attention, si vous n’avez pas vu le film, cet article en dévoile certaines intrigues.]

C’est un face-à-face clé et symbolique. Nous sommes aux deux tiers de Black Panther. T’Challa (Chadwick Boseman), souverain du Wakanda, nation africaine imaginaire aussi souveraine que riche, affronte son cousin Killmonger (Michael B. Jordan), Africain-Américain qui a connu le ghetto et prétend désormais au trône. Le duel traditionnel qui fait plus ou moins office de cérémonie d’intronisation doit les départager.

Les deux hommes à la plastique avantageuse s’affrontent dans une chorégraphie bien rodée, les pieds dans un décor kitsch au possible et sous les yeux d’une garde prétorienne féminine dont les habits sont un clin d’œil aux cultures masaïs de Tanzanie et du Kenya, et ndébélé du Zimbabwe. Le corps de Killmonger porte des scarifications qui, elles, ne sont pas sans rappeler certaines pratiques des Suris en Éthiopie.


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Réalisé par Ryan Coogler, Black Panther, une production de Marvel Studios, lesquels sont rattachés au géant Disney, est devenu, dès sa sortie, un phénomène mondial. Applaudi en Côte d’Ivoire, où il a été présenté lors du premier Marvel Festival d’Abidjan en présence d’Isaach de Bankolé, acteur ivoirien à l’écran du blockbuster, il a réalisé aux États-Unis une sortie hors normes en devenant le cinquième meilleur lancement de l’histoire du box-office américain.

Si les médias anglophones du continent se sont particulièrement penchés sur le film, le héros s’est offert jusqu’à la Une de l’édition du week-end du quotidien congolais Les Dépêches de Brazzaville : « Black Panther enthousiasme le monde noir ».

Un drame politique

Black Panther est déjà bien plus qu’un « blockbuster noir » – le magazine Time parle du « blockbuster le plus magnifiquement noir que Hollywood n’ait jamais produit » -. Le film ne se réduit pas à un casting : il marque l’entrée de la « question noire », pour paraphraser C.L.R. James, dans l’industrie du mainstream globalisé et ce au-delà des quelques clins d’œil faciles, comme celui à la question du pillage des œuvres africaines par les colons.

Lorsque T’Challa affronte Killmonger, un vrai drame politique se joue. Dans un monde marqué par le racisme et l’affaiblissement volontaire de l’Afrique par l’Occident, un Africain prêt aux compromis, à quelques minutes de pellicule de s’installer au pupitre des Nations unies pour un discours empreint de bons sentiments et d’espoir, combat un Africain-Américain dont l’intérieur filmé quelques instants seulement laisse apparaître le portrait d’un authentique Black Panther, Huey P. Newton, et qui appelle à prendre les armes pour libérer les Noirs à travers le monde.

Une colonisation de l’histoire de nos luttes par Hollywood

Bien des spectateurs, à l’instar de la revue critique Boston Review, ont critiqué une « valorisation du noble africain au détriment de l’homme noir américain ». Et ils sont nombreux parmi les internautes à célébrer Killmonger comme étant le plus avisé politiquement des deux rivaux. « Killmonger veut utiliser les armes du Wakanda pour arrêter les souffrances des Noirs dans le monde, et nous, le public, sommes manipulés pour nous y opposer… », se plaint le chroniqueur américain Steven Thrasher dans les colonnes d’Esquire.

Mais ici, Black Panther ne se plie en fait qu’aux règles du genre : les films de super-héros mettent souvent en scène un duel entre deux hommes forts, qui, partant de constats analogues, tirent des leçons différentes, le « vilain » optant pour une solution radicale réprouvée. Les degrés de manichéisme et de subtilité varient d’un film à l’autre, et dans ce cas précis, beaucoup s’avouent satisfaits. Les points de vue et les débats autour de Black Panther se sont ainsi télescopés dans des allers-retours entre les deux côtés de l’Atlantique. L’acteur sud-africain Fana Mokoena s’est ainsi désolé d’une « colonisation de l’histoire de nos luttes par Hollywood », rien de moins.

Un film afrofuturiste ?

Mais c’est aussi dans les colonnes de la presse africaine que de multiples aspects du film ont été traités de manière élogieuse et enthousiaste. Ce n’est plus un secret pour personne : l’utilisation souvent brouillonne d’éléments de différentes cultures africaines par les grandes maisons de production américaines agace toujours plus.

Le résultat, s’il peut être vu comme confus et folklorique, peut aussi apparaître comme un hommage à différentes cultures africaines

Black Panther emprunte, lui aussi, tous azimuts : Killmonger passe un masque Igbo du Nigéria pour commettre ses forfaits, mais son allié et W’Kabi (Daniel Kaluuya), lui, s’enveloppe dans une couverture semblable à celle des Basothos d’Afrique du Sud. Pour autant, le journal sud-africain The Sunday Times célèbre le travail de la costumière Ruth E. Carter, qui explique avoir voulu être « politique, radical, mais aussi actuel. »

Le résultat, s’il peut être vu comme confus et folklorique, peut aussi apparaître comme un hommage à différentes cultures africaines qui s’imposent toujours plus dans la mode, font la fierté des diasporas, et en s’exportant, redéfinissent le cool globalisé et se réinventent elles-mêmes. La mode du Wakanda participe ainsi à une esthétique typique de l’afrofuturisme.


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En respectant à ce chapitre la narration de la bande-dessinée que Ryan Coogler adapte, le réalisateur a en effet offert aux Wakandais une ressource rare, le fictif vibranium, qui leur ouvre les portes d’un développement technologique hors du commun. Le résultat est une nation qui incarne à elle seule l’utopie afrofuturiste, vaste mouvement artistique qui place la technologie au centre de récits fictionnels offrant un avenir radieux à l’Afrique et à sa diaspora.

Les femmes, au centre du film

Et en matière de développement technologique, le principal personnage n’est autre qu’une femme : la très acclamée princesse Shuri, que joue Letitia Wright, acclamée par la critique. Moderne, indépendante, passionnée de nouvelles technologies et surtout drôle, Shuri épaule son frère T’Challa et soutient son peuple depuis son laboratoire dernier cri, en écoutant en alternance du rap signé Kendrick Lamar ou des beats sud-africains.

Si Shuri est sans doute en passe de devenir le visage le plus sympathique du casting, la presse kenyane se passionne pour Lupita Nyong’o, actrice d’origine kenyane

C’est l’autre ingrédient de Black Panther : la place faite aux rôles féminins. Si Shuri est sans doute en passe de devenir le visage le plus sympathique du casting, la presse kenyane se passionne pour Lupita Nyong’o, actrice d’origine kenyane, qui incarne Nakia. Le général du Wakanda est aussi une femme, incarnée par Danai Gurira, derrière laquelle plusieurs sites africains, mais aussi le Time, y ont vu un hommage aux Mino, guerrières du Dahomey, peu ou prou l’actuel Bénin.

Et ici encore, Black Panther n’est pas qu’un phénomène pour ce qu’il montre, mais aussi pour ce qu’il est de manière intrinsèque : Ramonda, la mère de T’Challa, n’est interprétée par autre qu’Angela Bassett, qui incarna par le passé Betty Shabazz, l’épouse de Malcom X, dans le film éponyme ou encore Rosa Parks, dans The Rosa Park’s story.

Certaines des recettes qui font de Black Panther un film de société moderne ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Cette belle place accordée à des femmes solidaires, entreprenantes et engagées rappelle d’autres productions hollywoodiennes comme The Hunger Games. Mais les équipes du film se chargent du service après-vente : John Kani, qui joue le père de T’Challa a ainsi déclaré à la presse, comme le rapporte le site sud-africain The Sunday Times, que le mythe d’une Afrique patriarcale était un leurre pensé par ceux qui veulent exploiter les femmes et que le blockbuster rendrait à ces dernières leurs rôles de gardiennes des cultures africaines.

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