Sénégal : Dakar, au coeur du monde

Le fantôme de la liberté, de la Tunisienne Faten Rouissi. © DR

Foisonnement du in, dynamisme du off, la biennale de l'art africain contemporain de la capitale sénégalaise met en lumière le foisonnement créatif du continent. À découvrir jusqu'au 8 juin.

Dans une heure, l’exposition internationale de la 11e biennale de l’art africain contemporain de Dakar – le Dak’Art – ouvrira ses portes. La rumeur court que le président sénégalais Macky Sall pourrait être présent pour l’événement. En attendant, une nuée de techniciens s’activent et rien ne semble prêt : un chariot élévateur déplace une grosse caisse de bois, des bruits de perceuses et de visseuses résonnent dans les salles d’exposition, un spot a grillé là, un cartel manque ici, le sol est par endroits couvert de détritus… Et pourtant, quand arrive enfin le ministre de la Culture, Abdoul Aziz Mbaye, suivi par quelques caméras de télévision, la magie sénégalaise a opéré, et l’exposition est prête à accueillir tout le gratin de l’art contemporain africain. Seuls le photographe congolais Baudouin Mouanda et l’artiste new-yorkaise d’origine éthiopienne Julie Mehretu sont un peu amers : leurs oeuvres ne sont pas arrivées jusqu’au Village de la biennale, où elles ont été remplacées au mur par de simples photocopies…

"Je ne crois pas du tout en une méthodologie rationnelle pour construire une exposition de biennale", confie l’Algérien Abdelkader Damani, l’un des trois commissaires chargés, avec la Camerounaise Elise Atangana et le Nigérian Smooth Ugochukwu Nzewi, de sélectionner une soixantaine d’artistes parmi plus de 700 dossiers. "Nous n’avions pas l’ambition de refaire un énième Dak’Art, poursuit-il, mais celle d’égaler n’importe quel événement consacré à l’art contemporain dans le monde."

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Comme sa comparse d’origine kényane Wangechi Mutu, qui expose une vidéo aussi saisissante (The End of Eating Everything) que ses habituels collages, Julie Mehretu participe pour la première fois au Dak’Art : "Le grand nombre d’artistes exposés dans cette biennale d’art, qui est la plus ancienne du continent, est très excitant, dit-elle. Je découvre de nombreux jeunes plasticiens que je ne connaissais pas." Et, de fait, le visiteur curieux ne peut qu’être frappé par la multiplicité et la richesse des propositions, une impression de foisonnement accentuée par le dynamisme du off et les nombreux événements improvisés ou organisés parallèlement à la programmation officielle.

Indignation, de la Camerounaise Justine Gaga. © DR

Une atmosphère de lutte palpable

Une unité dans ce fourmillement créatif ? Il suffit de déambuler quelques minutes au sein de l’exposition internationale pour prendre toute la mesure de sa dimension politique. Haut et fort, les artistes s’unissent pour crier leur méfiance vis-à-vis du monde contemporain – de ses dirigeants, de ses logiques mercantiles. Ainsi le Franco-Marocain Mehdi-Georges Lahlou expose, avec 72 Vierges sous le soleil, une forêt de drapeaux blancs, comme autant de condamnations du nationalisme. La Camerounaise Justine Gaga lui répond, sur un mode plus explosif, en empilant sous la forme de figures anthropomorphes des bouteilles de butane où elle a inscrit en lettres majuscules "libéralisme" ou "mondialisation". À l’intérieur, l’atmosphère de lutte est tout aussi palpable. Not for Sale, inscrit le Sénégalais Sidy Diallo dans l’une de ses oeuvres au-dessus de la représentation d’un cerveau… Juste à côté, la Tunisienne Faten Rouissi ose une installation radicale (Le Fantôme de la liberté) représentant une salle de réunion où les sièges sont des cuvettes de WC et où les micros posés sur la table cohabitent avec des rouleaux de papier toilette, le tout peint en jaune vif. Un peu plus subtile mais néanmoins subversive, Houda Ghorbel ose avec Je t’écoute s’interroger sur la Kaaba, vue comme une oeuvre d’art…

Pour certains observateurs, le message peut paraître trop appuyé. António Pinto Ribeiro, commissaire d’exposition pour la Fondation Gulbenkian, juge l’approche souvent "pamphlétaire". La créatrice du centre d’art Raw Material (Dakar), Koyo Kouoh, ne dit pas autre chose quand elle précise : "On ne félicitera jamais assez le Sénégal de maintenir cette biennale, quelle que soit sa qualité. Mais je crois à l’artiste qui engage plutôt qu’à l’artiste engagé." Après quelques instants de réflexion, elle ajoute tout de même : "Le contexte dans lequel un plasticien travaille influence énormément sa production. Un artiste évoluant en Afrique est forcément sensible à son environnement, il en est le miroir." Pour le critique d’art ivoirien Yacouba Konaté, "la dimension politique des oeuvres est inévitable dans le contexte actuel". Abdelkader Damani, lui, persiste et signe : "Actuellement, le monde est en train d’être bouleversé par des révolutions d’anonymes qui veulent produire un bien commun. Nous ne pouvons pas ignorer ce qui se passe sur ce continent. Les biennales représentent des moments où l’on prend des risques, et si cela ne tient pas, tant pis !"

En réalité, ce qui se joue à Dakar, comme dans la plupart des (rares) manifestations consacrées à l’art contemporain en Afrique, c’est encore et toujours cette question presque insoluble du positionnement des artistes par rapport à l’histoire de l’art – toujours dominée par la vision occidentale – et par rapport au marché de l’art – toujours dominé par les marchands occidentaux. Combatif lui aussi, Abdelkader Damani le clame sans complexe : "Il faut contre-écrire et réécrire l’histoire de l’art." Sur ce plan, un long chemin a été parcouru par les plasticiens du continent qui, sans renoncer à ce qui fait leur spécificité, rejettent tout tabou et ne se ferment à aucune influence, aucun médium, aucun sujet.

Tirer parti des publics africains mais aussi des diasporas

Côté marché international, en revanche, peu d’artistes africains parviennent à s’imposer de manière solide et durable. D’où le choix, par le secrétariat général de la biennale, d’organiser des tables rondes et des débats centrés sur les métiers liés au monde de l’art. "Notre problème, en Afrique, c’est que nous avons de bons artistes, de bons commissaires, de bons penseurs, mais que nous manquons de corps intermédiaires, de médiateurs, de formations, souligne Damani. Il faut arrêter de mettre notre énergie dans des choses trop intellectuelles et créer des écoles pour enseigner qu’un tableau s’accroche avec son centre à 1,60 m de hauteur, qu’un cartel se place à 1,20 m et loin de l’oeuvre…"

S’agit-il pour autant de se plier à la forme du moule ? D’obéir aux règles et aux diktats établis ailleurs ? Les penseurs réunis à Dakar réfutent en tout cas l’idée selon laquelle les artistes devraient courber l’échine face à la toute-puissance du marché mondialisé. "Il faut éviter de croire qu’en matière d’art le marché prévaudrait, souligne Yacouba Konaté. Il existe de fait un système dominant, mais il existe aussi des sous-modèles qu’il faut prendre en compte, et il faut regarder comment la production existe malgré tout et circule. En Côte d’Ivoire, l’artiste James Houra est l’un de ceux qui se vendent le mieux… et il le fait à la maison !"


Capture d’écran de la vidéo The end of Eating Everything, de la Kényane Wangechi Mutu. © DR

Pour Julie Mehretu – dont la toile Retopistics : A Renegade Excavation s’est vendue pour plus de 4 millions de dollars (2,9 millions d’euros) en mai 2013 -, le sujet est tabou : "Je n’ai pas de commentaire à faire, je laisse le marché aux acteurs du marché." En revanche, le philosophe Yves Michaud, auteur d’une très belle intervention intitulée "Profils de l’artiste à l’heure d’aujourd’hui", pousse dans le même sens que Yacouba Konaté, insistant sur la pluralité des marchés : "Le marché où se font les grandes performances multimillionnaires est seulement un secteur du marché occidental, dit-il. Il y a aussi des marchés locaux, parfois des marchés populaires pour un type d’art à forte valeur identitaire." Sur une note optimiste, il conclut : "Je pense que l’Afrique qui se développe pour de bon, ce continent où l’on prend conscience de toute l’extension de la civilisation africaine, où l’on circule et échange, doit savoir compter sur ses propres forces et son propre dynamisme pour produire cette reconnaissance, en tirant parti non seulement de ses publics africains, mais aussi de ses diasporas émigrées un peu partout dans le monde et de ses descendances forcées dans les pays qui ont profité de la traite des esclaves."

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