Maroc – Lahcen Daoudi : « Benkirane dit tout haut ce qu’il pense et El Othmani ne peut pas l’obliger à se taire »

Lahcen Daoudi, ministre des Affaires générales et de la gouvernance dans le gouvernement dirigé par Saadeddine El Othmani. © Alexandre Dupeyron pour JA

La brouille causée par la sortie incendiaire de Abdelilah Benkirane, ex-Chef du gouvernement évincé de la présidence du Parti justice et développement (PJD), sur Aziz Akhannouch, président du Rassemblement national des indépendant (RNI), a été dissipée. C'est ce qu'affirme Lahcen Daoudi, ministre (PJD) des Affaires générales.

Les ministres du Parti justice et développement (PJD) ont dû faire appel à des trésors de diplomatie pour calmer leurs alliés du Rassemblement national des indépendants (RNI). En cause : la pique lancée par Abdelilah Benkirane, qui a accusé leur chef Aziz Akhannouch – dix-huitième fortune africaine, avec 1,4 milliard de dollars, selon Forbes Magazine en 2016 – de mêler business et politique. Une « collusion entre ces deux éléments [qui] est un danger pour l’État », avait lancé Benkirane le 3 février, à la tribune du 6ème Congrès national de la jeunesse du PJD.

Le 8 février, ces derniers ont boudé le Conseil de gouvernement. Il a fallu que le chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani, réunisse les chefs de sa majorité le soir même pour ressouder autour de lui. Les ministres du PJD sont en désaccord avec les propos de Benkirane mais ne peuvent pas réduire au silence un collègue ingérable.

Lahcen Daoudi, ministre des Affaires générales et de la gouvernance, un des ténors du parti islamiste, a accepté de revenir pour Jeune Afrique sur la manière dont cette crise a été gérée.


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Jeune Afrique : Que pensez-vous de la brouille entre le PJD et le RNI ?

Lahcen Daoudi : Aziz Akhannouch m’a appelé au téléphone pour me dire que les ministres de son parti n’ont pas boycotté le Conseil de gouvernement du 6 février. La preuve, c’est que Lamia Boutaleb, secrétaire d’État au Tourisme, était bel et bien présente. Pour moi, la parenthèse est fermée.

On aurait pu aller vers une crise, mais l’incendie a été circonscrit à temps

Les ministres du RNI étaient pourtant bien absents du dernier Conseil. Et ils n’ont pas accompagné Saadeddine El Othmani dans sa récente tournée dans l’Oriental. N’y-a-t-il pas anguille sous roche ? 

Il faut se baser sur les déclarations officielles. S’il n’y a plus de confiance entre les ministres, cela deviendrait grave. Et jusqu’à preuve du contraire, elle existe encore.

Donc, vous dîtes qu’il n’y a aucun problème entre le PJD et le RNI…

Non. Ce n’est pas exactement mon propos. On aurait pu aller vers une crise, mais l’incendie a été circonscrit à temps.

Lahcen Daoudi, ministre des Affaires générales et de la gouvernance dans le gouvernement dirigé par Saadeddine El Othmani. © Alexandre Dupeyron pour JA

[Les propos de Benkirane] ne font qu’enraciner l’idée que le PJD a un double discours

Qui a éteint cet incendie ?

Tous les ministres. J’ai moi-même pris les devants en m’interrogeant sur les raisons derrière l’absence des ministres du RNI, affirmant que cela pourrait être un précédent inacceptable. Suite à quoi, Aziz Akhannouch m’a appelé pour rejeter toute intention de boycott.

Que s’est-il passé chez Saadeddine El Othmani, le soir où il a réuni les chefs de sa majorité ?

La réunion s’est déroulée dans une bonne ambiance. C’était même un non-événement. Mais la presse en a fait ses choux gras comme si la majorité allait vers l’éclatement. Il fallait réagir pour circonscrire le feu car, pour le commun des mortels, la vérité c’est ce en quoi croient les gens, et non ce qu’il s’est passé réellement.

Reconnaissez-vous qu’à l’origine de l’incendie au RNI, il y a les propos d’Abdelilah Benkirane sur Aziz Akhannouch ?  

Oui, ils font partie des causes. Akhannouch n’a pas apprécié la sortie de Benkirane, ce qui est tout à fait humain. Moi-même je l’ai trouvé déplacée. J’ai même dit que si Benkirane continuait à s’en prendre ainsi aux membres du gouvernement, on [les ministres du PJD, NDLR] va tous plier bagage.

C’est pourquoi j’ai cherché à apaiser les esprits des uns et des autres. D’autant que ce genre de propos virulents ne font qu’enraciner l’idée que le PJD a un double discours, qu’il veut garder un pied dans l’opposition et un autre dans la majorité.

Abdelilah Benkirane, Premier Ministre et leader du PJD,, chez lui à Rabat, le 3 octobre 2016. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

On ne peut pas inviter des gens autour d’un couscous et commencer à les insulter

Abdelilah Benkirane n’en est pas à sa première sortie de ce genre, qui va à l’opposé de la politique menée par le gouvernement dont sont membres des dirigeants du PJD. Quel est votre sentiment là-dessus ? 

Nous sommes conscients de cela. Certains disent que nous nous partageons les rôles au sein du parti, qu’il y a des méchants et des gentils. Ce n’est pas vrai. C’est pour cela que j’ai dit, que j’ai manifesté haut et fort, mon désaccord avec les paroles de Benkirane. Le RNI est notre allié dans ce gouvernement. On ne peut pas inviter des gens autour d’un couscous et commencer à les insulter.

Pourquoi Abdelilah Benkirane en veut-il à Aziz Akhannouch ?

Il faut lui demander. Je ne suis pas la voyante dont il a parlé dans sa fameuse sortie contre Aziz Akhannouch (Rires). Benkirane est comme ça, il n’écrit pas ses discours, il improvise. Des fois, il regrette certaines de ses sorties, et il le dit. Il a horreur de lire des textes préparés à l’avance.

C’est une donne, nous devons composer avec. Au sein du PJD, il n’est pas le seul a être aussi spontané dans sa façon de parler. Rappelez-vous de Abdelaziz Aftati [ancien parlementaire du parti, ndlr) . Parfois ça passe, parfois ça casse. 

Un parti politique doit garantir la liberté d’expression à ses membres. Sinon, c’est le totalitarisme qui s’installe

Avez-vous obtenu des garanties de la part de Benkirane pour qu’il ne s’attaque plus à ses adversaires ?

C’est impossible. Benkirane dit tout haut ce qu’il pense, à plus fortes raisons quand il est en face d’une foule qui l’acclame. Et Saadeddine El Othmani, ne peut pas l’obliger à se taire. Il pourra peut-être essayer un petit peu, mais ne peut en aucun cas s’engager à l’empêcher de parler. Vous savez, un parti politique doit garantir la liberté d’expression à ses membres. Sinon, c’est le totalitarisme qui s’installe.

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