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Cet article est issu du dossier «Sénégal : retour sur la chute de Khalifa Sall»

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Politique

Sénégal – Procès Khalifa Sall : « Je ne révélerai jamais de nom ! »

Khalifa Sall, député et maire de Dakar, lors de l'audience du 3 janvier au palais de justice de Dakar. © Clément Tardif pour Jeune Afrique

Trois semaines après l'ouverture du procès du député et maire de Dakar, les débats ont, enfin, abordé le fond de l'affaire, ce mardi 6 février. Khalifa Sall et ses coprévenus comparaissent devant la justice sénégalaise notamment pour "détournement", "associations de malfaiteurs", "blanchiment".

Le moment tant attendu dans le procès de Khalifa Sall et de ses co-prévenus est enfin arrivé. Khalifa Sall s’est expliqué mardi sur les accusations qui pèsent sur lui, parmi lesquelles « détournement », « association de malfaiteurs », « faux et usage de faux », « blanchiment ». Le maire de Dakar est resté sur la même ligne que ses agents, qui sont passés avant lui à la barre : la « caisse d’avance » de la mairie de Dakar, dont la gestion présumée frauduleuse est au centre du dossier, est constituée de « fonds politiques » dont l’usage est laissé à la discrétion du maire.

Si en juin 2012 et en septembre 2012 j’avais accepté l’offre politique qui m’avait été faite, je ne serai pas devant vous

« En 2010, j’ai demandé l’avis du président Abdoulaye Wade sur les fonds politiques. En 2012, c’est Macky Sall lui même qui m’a parlé de ces fonds et les a sollicités ». Par ces déclarations, Khalifa Sall entend clairement placer le procès sous un jour politique.


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Comme il l’avait déjà fait lundi, le maire de Dakar a réaffirmé être à la barre après avoir refusé un accord politique. « Si en juin 2012 et en septembre 2012 j’avais accepté l’offre politique qui m’avait été faite, je ne serai pas devant vous. Si durant mon incarcération j’avais accepté les différentes propositions qui m’ont été faites, nous ne serions pas là. Je suis le seul fautif, je suis celui qui a dit non ! ».

Que savait l’État ?

Dans un long développement historique, allant jusqu’à la position stratégique de Dakar à l’époque de la colonisation, il s’est employé à démontrer que les fonds politiques on « toujours existé ». « Si vous regardez dans les budgets de Dakar entre 1920 et 1925, il y avait des fonds politiques et même des fonds secrets » a-t-il affirmé aux juges.

Rappellant au passage que « c’est un receveur municipal, donc inspecteur du Trésor, et qui ensuite a occupé de hautes fonctions dans ce pays, qui a mis en place et validé ce mécanisme » – faisant référence à Abdoulaye Diop, ancien ministre de l’Économie et des Finances – Khalifa Sall a martelé : « Cela fait 21 ans que cela existe, que cela dure. Si l’État n’était pas là dedans, si l’État n’était pas d’accord, si l’État n’était pas dans le dispositif, ces fond n’aurait pas existé plus d’un mois. »

Que savait le maire ?

« Mon intervention se limite à l’ordonnancement des paiements », assure le maire de la capitale sénégalaise. « Je visais six ou sept documents pour chaque mandat, que ce soit pour un franc ou pour un milliard », continue-t-il.

« Pourtant, la signature qui est au bas des procès-verbaux ressemblent à votre signature », lui signale le juge Lamotte. « Je ne signe pas les procès-verbaux puisque je ne suis pas membre de la commission de réception des marchés. Je les vise pour que l’ordonnateur puisse payer. Moi, je ne signe que le mandat » répond Khalifa Sall.


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Et le maire de Dakar de poursuivre en expliquant qu’il ne pouvait pas aller constater l’effectivité de tous les mandats de paiement qu’il signait. « Aujourd’hui, je ne suis pas à la mairie, mais tous les deux jours, on m’emmène des mandats [en prison, il bénéficie d’une main-levée sur sa signature, NDLR] et je les signe alors que je ne suis pas là-bas pour vérifier. »

A quoi les fonds ont-ils servis ?

Pour Khalifa Sall, les fonds politiques ont été utilisés exclusivement « aux services des Dakarois ». Les sollicitations venaient des autorités coutumières ou religieuses, des personnalités politiques, culturelles ou, directement, des populations dakaroises aux prises avec des difficultés financières, de santé ou « de vie ».

Il cité plusieurs exemples, tels que l’achat de motopompes pendant les inondations, l’évacuation de malades ou la prise en charge de leur traitement… Il y a aussi les « dépenses de sûreté et de sécurité », notamment la prise en charge des agents de la force publique lors d’opérations de sécurisation.

Personne n’aimerait voir le nom d’un proche être révélé au public

« Je ne révélerai jamais de nom ! », a-t-il tonné. Sur ce point, Khalifa Sall n’a pas vacillé depuis les premiers jours de l’enquête. « La nature de ces fonds c’est d’être discrets, de ne pas être justifiés. De 1978 à nos jours, vous ne verrez aucune archive sur l’utilisation de ces fonds. Chaque maire, à la fin de son mandat part avec son cahier », a-t-il expliqué.

Et le maire de livrer un exemple : « Si le père d’un magistrat venait à demander l’aide de la Ville, vous pensez que ce magistrat voudrait qu’on révèle le nom de son père ? Kou mou nékooné sa mbokk do beugg gnou wakh ko ! [Personne n’aimerait voir le nom d’un proche être révélé au public, en wolof, NDLR] ». Une intervention qui a eu le don d’agacer le tribunal, qui a rappelé à l’ordre l’édile, le poussant à s’excuser.

Au tribunal, qui lui signale le conflit entre la stratégie du silence sur les bénéficiaires qu’il et le fait que ses avocats ont, eux,  cité des bénéficiaires de la caisse d’avance comme témoins, Khalifa Sall répond : « Je maintiens que je ne citerai aucun nom, mais si des Dakarois bénéficiaires de la caisse décident de se signaler, libres à eux. »

La confrontation de tous les dangers

Après le passage de Khalifa Sall, ce fut au tour de Mamadou Oumar Bocoum et Ibrahima Touré, receveurs municipaux de la Ville respectivement de 2011 à 2015 et de 2015 à ce ce jour, de se présenter à la barre.

Leur ligne de défense est claire : ils ne peuvent pas être poursuivis dans cette affaire parce qu’ils n’avaient qu’une seule obligation : « vérifier sur pièces » avant de décaisser. Tant que les pièces qui leur sont présentées leur paraissent valables, ils sont dans l’obligation de payer. « Je ne suis pas juge de l’opportunité ou de l’effectivité de la dépense. Je suis juge de la formalité de la dépense », a martelé Oumar Bocoum.

A la question du président : « Gériez-vous une caisse d’avance ? », les deux receveurs ont donné la même réponse : « La loi est claire et l’objet des mandats le dit : je gère une caisse d’avance ». Il ont soutenu mordicus ne jamais avoir su que les fonds de la caisse avaient une destination autre que celle figurant sur les factures.

Ces deux jeunes étaient ensemble tout le temps dans mon bureau et aujourd’hui ils osent se regarder en face et mentir ?

Cette dernière affirmation a fait l’objet d’une confrontation entre Mamadou Oumar Bocoum et Mbaye Touré, ce dernier ayant au contraire déclaré que les receveurs étaient au fait du mécanisme. « Certains mois, je n’ai pas signé de décharge parce que j’étais absent et il remettait l’argent directement au maire », a déclaré Mbaye Touré pour appuyer sa position.

Khalifa Sall, rappelé à la barre pour donner son point de vue sur la divergences entre les deux témoins, a refusé. « [Je suis] dégoûté, je ne savais pas que les gens pouvaient changer aussi vite (…) Vous voulez que je vous arbitre ? C’est cela que vous voulez ? » a-t-il lancé aux deux coprévenus, avant de retourner s’asseoir sans rien ajouter.

Finalement, sur insistance de ses avocats, il est revenu à la barre : « J’ai trouvé ces deux jeunes à la mairie. Ils étaient ensemble tout le temps dans mon bureau et aujourd’hui ils osent se regarder en face et mentir ? Je ne suis pas cet adulte qui va accepter que ces jeunes se payent sa tête. S’ils n’ont pas d’honneur, moi j’en ai ! » Et Khalifa Sall de se rasseoir, sans plus de commentaire.

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