Politique

Quand l’Église entre dans l’arène politique

Le cardinal Laurent Monsengwo, le 20 novembre 2010 au Vatican. © Pier Paolo Cito/AP/SIPA

Les récents événements en République démocratique du Congo illustrent le poids de l’Église dans la contestation contre le régime de Joseph Kabila. Un rôle critiqué par les autorités de Kinshasa, qui remettent en cause la légitimité des religieux en matière politique. Pourtant, ces dernières années, les prélats africains ont souvent joué un rôle décisif dans la résolution des crises politiques sur le continent.

« Monsieur le Président, vous nous avez invité à nous unir à vous dans un dialogue franc mais tolérant et respectueux pour sauver notre pays d’un chaos inévitable au cas où cette conférence ne réussirait pas ». L’air solennel, vissé sur un siège molletonné, dans l’hôtel PLM Alédjo de Cotonou, Mgr Isidor de Souza ouvre la restitution des travaux de la Conférence nationale béninoise.

Nous sommes en février 1990. Deux mois plus tôt, sous la pression de la rue, Mathieu Kérékou, au pouvoir depuis 1972, acceptait le principe d’une conférence nationale. L’archevêque de Ouidah a été choisi pour la présider. Instance de la transition vers le pluralisme démocratique, de semblables conférences souveraines s’ouvrent, au cours des mois suivants, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Elles seront l’occasion, pour les Églises locales, jusque-là cantonnées à leurs œuvres religieuses et sociales, de prendre une place nouvelle dans l’espace politique.

Que les médiocres dégagent !

À l’instar d’Isidor de Souza, d’autres ecclésiastiques sont apparus récemment sur le devant de la scène. Du Togo au Zimbabwe en passant par la Centrafrique, les évêques n’hésitent plus aujourd’hui à user de leur autorité morale pour assumer un rôle de médiateur lors de crises politiques, voire pour interpeller les dirigeants de leur pays.

  • RDC

« Que les médiocres dégagent ! », déclarait le cardinal Laurent Monsengwo, deux jours après la répression meurtrière de la marche du 31 décembre 2017. Depuis, l’expression a fait florès sur les réseaux sociaux, faisant de l’homme d’Église – réputé proche du pape François – l’une des figures de proue de la contestation anti-Kabila.


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En RDC, où le pouvoir ne s’est jamais transmis de manière pacifique, l’Église s’est souvent retrouvée au cœur du jeu politique. Après l’échec, en 2016, de l’Union africaine à trouver une issue à la crise politique, les évêques congolais ont supervisé les négociations de la dernière chance entre l’opposition et la majorité présidentielle. Des pourparlers qui ont finalement débouché, le 31 décembre 2016, sur la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre. Celui-ci prévoyait la tenue des élections avant la fin de l’année 2017.

Alessandra Tarantino/AP/SIPA

  • Zimbabwe

Le 21 novembre, le Zimbabwe tournait la page de 37 ans de règne de Robert Mugabe. Dans cette transition historique, amorcée une semaine plus tôt suite à la prise de contrôle de Harare par l’armée, le prêtre Fidelis Mukonori a joué un rôle décisif. Celui d’homme de l’ombre, de négociateur chargé de la médiation entre Robert Mugabe – dont il est resté proche pendant ses années au pouvoir – et les militaires qui souhaitaient le déloger.

Si j’étais à la place de Paul Biya…

Prêtre jésuite, il avait déjà fait partie de la Conférence de Lancaster House, à Londres, entre les autorités britanniques et les représentants de la Rhodésie du Sud (l’actuel Zimbabwe), sur l’avenir de l’ex-colonie anglaise. Il a aussi été l’un des commissaires constitutionnels qui ont travaillé sur la première Constitution du pays, adoptée en 1980.

  • Cameroun

« Si j’étais à la place de Paul Biya, je surprendrais tout ce beau monde en disant : « C’est fini, je me retire, je ne suis plus candidat ! » » À 87 ans, Christian Tumi, premier cardinal camerounais, est un retraité très actif. Autorité morale de premier plan, l’archevêque honoraire de Douala multiplie les prises de parole sur les sujets d’actualité, à l’image de ces propos tenus dans Jeune Afrique en mars 2016.

GALAZKA/SIPA

Ces derniers mois, alors que le Cameroun est en proie à une importante crise dans les provinces anglophones, le cardinal Tumi n’a pas hésité à condamner l’usage de la violence par les militaires déployés dans la zone, ainsi que la fermeté du gouvernement dans la gestion de la crise.

  • Togo

En septembre 2017, les rues de Lomé sont prises d’assaut par les opposants au projet de modification de la Constitution, réforme qui pourrait permettre au président Faure Gnassingbé, en poste depuis 2005, de briguer un nouveau mandat. Une prise de parole est particulièrement attendue : celle de la conférence des évêques et de Mgr Nicodème Barrigah.

L’évêque d’Atakpamé a présidé la Commission Vérité, Justice et Réconciliation entre 2009 et 2012. Installée le 29 mai, après sa création par décret présidentiel, cette commission était chargée, sur le modèle sud-africain, de faire la lumière sur les crimes politiques survenus au Togo entre 1958 et 2005.

  • Centrafrique

Nommé archevêque de Bangui en juillet 2012, Dieudonné Nzapalainga est aux premières loges lors de l’offensive de la coalition Séléka dans la capitale centrafricaine. Face à la montée des violences interreligieuses, il se lance dans une véritable croisade pour la réconciliation entre chrétiens et musulmans. Sans aucune escorte, l’archevêque se rend régulièrement dans le quartier musulman du PK5, à Bangui, marqué par de violents combats entre milices. Son courage hors norme en fait l’une des rares personnalités à pouvoir rassembler toutes les confessions religieuses.


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Infatigable apôtre de la paix, il prend une part active dans la création, à Bangui, de la plateforme des religions aux côtés de l’imam Oumar Kobine Layama et du pasteur Nicolas Guerekoyeme. Après la visite du pape François à Bangui, dont l’archevêque est le principal artisan, Dieudonné Nzapalainga est nommé cardinal en octobre 2016. Une première dans l’histoire du pays.

AP/SIPA

  • Burundi

Le clergé burundais ne tient pas en odeur de sainteté le régime de Bujumbura. Et vice-versa. Depuis le début de la crise politique, en 2015, l’Église a clairement fait savoir qu’elle s’opposait à la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat.

« Toute personne élue pour diriger le Burundi ne peut aller au-delà de deux mandats de cinq ans chacun », avait ainsi déclaré Mgr Evariste Ngoyagoye, archevêque de Bujumbura, qui a échappé de peu à une tentative d’attentat en juin 2015. Le positionnement de l’Église a valu à certains membres du clergé d’être menacés de mort ou d’être corrigés en plein office lors de sermons trop critiques envers le pouvoir.

  • Côte d’Ivoire

« La Côte d’Ivoire est en quête de paix. C’est donc un clin d’oeil que le pape François nous fait, pour que nos cœurs s’apaisent, pour que nous puissions nous réconcilier », avait commenté le cardinal Jean Pierre Kutwa, après sa nomination par la pape François, en 2014, trois ans après la crise post-électorale ivoirienne.

Régler l’épineuse et délicate question des exilés, des prisonniers sans jugement, de l’école ivoirienne et de ses débouchés

Après le scrutin contesté de 2010, l’archevêque d’Abidjan avait tenté de jouer les médiateurs entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, tout en multipliant les gestes d’ouverture envers la communauté musulmane.

Schalk van Zuydam/AP/SIPA

À l’occasion des vœux pour la nouvelle année, le cardinal de 73 ans a dressé un nouveau bilan de la situation du pays et appelé le gouvernement à régler « l’épineuse et délicate question des exilés, des prisonniers sans jugement, de l’école ivoirienne et de ses débouchés ».

  • Afrique du Sud

Le 16 octobre 1984, Desmond Tutu reçoit le prix Nobel de la paix. Le monde entier découvre alors le visage de cet évêque anglican, engagé depuis la fin des années 1970 dans la lutte contre l’apartheid. Après la terrible répression des émeutes de Soweto, en 1976, Desmond Tutu se fait connaître par ses prêches dans lesquels il dénonce avec virulence le régime raciste de Pretoria. Il se retrouve rapidement dans le viseur des autorités, qui lui confisquent son passeport en 1981 pour l’empêcher de se rendre à l’étranger.


>>> A LIRE – Ce jour-là : le 16 juin 1976, Soweto se soulève contre l’apartheid


Desmond Tutu est choisi par Nelson Mandela pour présider, en 1995, la commission vérité et réconciliation. En échange de la « confession » totale de leurs exactions, les bourreaux de l’ancien régime se voient octroyer une amnistie. Une expérience inédite, qui sera ensuite copiée dans de nombreux pays du monde.

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