Brésil : grogne sociale, « Black Blocs » remontés… une Coupe du monde 2014 sous haute tension

Écrit par Wafaa Essalhi, à Rio de Janeiro

Un pancarte lors d'une manifestation à Rio le 14 mai. © Reuters

À moins de 10 jours du coup d'envoi de la Coupe du monde 2014, le climat social est plus que jamais fragile au Brésil. Une"Copa" au goût amer : grève à répétition, blocage des chantiers, manifestations dans les grandes villes du pays. Depuis près d'un an, le pays est confronté à une grogne sociale qui pourrait perturber la grande fête du "futebol".

Réunis sous la bannière "Não Vai Ter Copa", "il n’y aura pas de Coupe", les contestataires se retrouvent chaque semaine dans les rues de Rio, São Paulo, Salvador…  pour dénoncer les coûts exorbitants du Mondial. Neuf milliards d’euros dépensés par le gouvernement de Dilma Rousseff.

Place Floriano, dans le centre historique de Rio de Janeiro, Marie-Angelina "ne manifeste pas contre le foot mais, contre la Fifa et le pouvoir exécutif qui sont aussi corrompus l’un que l’autre".

"La Fifa est venue avec ses gros sabots construire des stades en délogeant des familles, sans se préoccuper des problèmes que connaît le Brésil", ajoute cette professeure, en grève depuis un mois.

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Comme elle, ils sont des milliers à exprimer leur "ras-le-bol". Chauffeurs de bus, de métro, policiers, sécurité privée, employés de banque gonflent les rangs de la protestation. Ils réclament des augmentations de salaire pour compenser la hausse des prix provoquée par la Coupe du monde.

Les "Black Blocs", groupe d’activistes de mouvance anarchiste, n’hésitent plus à défier les forces de l’ordre, les heurts sont souvent sanglants.

"Les prix des logements sont montés en flèche. Je me suis installé à Rio en décembre, mon loyer est très cher et le salaire ne suit pas", raconte Marcio Dolzan, journaliste pour le quotidien O Estado de S. Paulo. Une chambre se loue à Rio autour de 1 220 réais (400 euros) alors que le salaire moyen brésilien s’élève à 1 166, 84 réais (385 euros) au premier trimestre 2014, selon les derniers chiffres publiés par le Ministère de l’Économie.

Tournant violent

Le ressentiment des Brésiliens s’expliquent par le fait qu’"une somme d’argent importante a été dépensée pour Mondial et aurait pu être allouée à d’autres domaines, tels que l’éducation, la santé publique et permettre ainsi d’améliorer les conditions de vie des populations les plus pauvres du Brésil", résume l’économiste brésilien Gilberto Braga. Cette rancune se traduit dans la rue avec "parfois des dérives et des actes de vandalisme".

Au départ pacifique, les manifestations ont depuis quelques mois pris un tournant violent. Les "Black Blocs", groupe d’activistes de mouvance anarchiste, n’hésitent plus à défier les forces de l’ordre, les heurts sont souvent sanglants. Or, les violences, c’est ce que redoutent les autorités brésiliennes. La sécurité est un enjeu majeur, 1,9 milliard de réais (622 millions d’euros) ont été investis pour rassurer les plus de 700 000  touristes prévus. Rien que pour la ville de Rio, qui accueillera notamment la finale, 2 550 policiers et 5 300 militaires ont été réquisitionnés sans compter le secteur privé, détaille Roberto Alzir,  chargé de la sécurité pour la ville de Rio de Janeiro.

Mais nombreux ironisent sur "cette sécurité à outrance et éphémère". Pour Flavio Soares, réalisateur brésilien "c’est un leurre, elle cache une réalité : les problèmes de violence récurrents au Brésil mais aussi la répression policière".

Montrer au monde entier "ce qu’est le vrai Brésil"

Le dispositif sécuritaire suffira-t-il à calmer les ardeurs des contestataires ? Pour Vanessa, membre des Black Block, pas question de s’arrêter, au contraire, elle compte profiter "de l’attention internationale générée par Mondial pour montrer au monde entier ce qu’est le vrai Brésil". Ainsi, lors de son arrivée très médiatique, le car de la sélection brésilienne a été bloqué par 200 professeurs alors qu’il se rendait à Teresopolis, leur camp d’entraînement. "Un professeur vaut plus que Neymar !", scandaient les manifestants. Un appel à manifester a été lancé sur les réseaux sociaux pour le match d’ouverture Brésil-Croatie à São Paulo, le 12 juin.

Et la grande fête dans le pays du ballon rond se fait attendre. Les rues commencent péniblement à se parer de couleurs jaune et vert. Quelques magasins proposent le "kit" du parfait supporteur: écharpe, maillot, sifflet… L’affluence reste limitée.

Sur la célèbre plage de Copacabana, Hakim, un touriste marocain fraîchement arrivé, se demande "où sont les décorations ? On n’a pas l’impression que c’est la Coupe du monde", regrette-t-il. Mais explique que cela ne l’empêchera pas "de faire la fête".