Histoire

Ce jour-là : le 26 janvier 1978, le « Jeudi noir » paralyse la Tunisie de Bourguiba

Une manifestation à Tunis, le 23 octobre 2013, appelant à la démission du gouvernement. © AP Photo/Hassene Dridi

Quarante ans après les faits, le 26 janvier 1978 est toujours gravé dans la mémoire des Tunisiens. Cette crise entre le gouvernement et les syndicats, appelée le « Jeudi noir », a abouti à la première grève générale et provoqué un soulèvement populaire violemment réprimé. Retour sur ce tournant de l’histoire tunisienne.

Cette date continue de rassembler les foules. Ce 26 janvier 2018, le collectif Fech Nestanew, qui se mobilise depuis le début de l’année contre la vie chère en Tunisie, a appelé les manifestants à se rassembler. Une date qui est loin d’être due au hasard.

Le 26 janvier 1978, appelé le « Jeudi noir », a en effet été l’affirmation de la contestation sociale et politique tunisienne. Il marqua une opposition radicale face au pouvoir, dénonçant un profond désir d’autonomie.

Début des contestations

Au lendemain de l’indépendance de la Tunisie, en 1956, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) collabore avec le parti unique et adhère à son programme. Pour un temps seulement. L’omnipotence du Parti socialiste destourien (PSD, au pouvoir) et l’absence de réelle opposition contraignent le syndicat à devenir un espace de contestations. La centrale syndicale devient alors le principal contre-pouvoir de la Tunisie d’Habib Bourguiba.

À la fin des années 1970, la Tunisie traverse une crise politique et sociale. Le développement du clientélisme et de la corruption, la paralysie de l’État devant la dégradation de la santé du président, les luttes de succession et le durcissement du régime ralentissent le développement du pays. Les divergences entre le PSD et l’UGTT dans la gestion des agitations sociales poussent le gouvernement à faire porter la responsabilité sur les syndicats, et par extension sur la classe ouvrière.


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Le « pacte social » du 19 janvier 1977, signé entre le gouvernement et les syndicats, n’y change rien : les grèves continuent. En 1977, les manifestations – de plus en plus réprimées par le pouvoir – représenteraient 1 200 000 heures de travail perdues.

Une grève sans précédent depuis l’indépendance

Le 20 janvier 1978, le comité central du PSD vote une résolution réclamant l’épuration des « éléments perturbateurs » à la tête de l’UGTT. Dans la foulée, le parti décide d’envoyer des milices les 22, 23 et 24 janvier, afin d’attaquer leurs locaux dans différentes villes, notamment à Tozeur et Sousse.

Il n’y a de combattant suprême que le peuple

Le 24 janvier, suite à l’arrestation d’Abderrazak Ghorbal, leader de la mission locale de l’UGTT à Sfax, la centrale gronde. Place Mohamed Ali à Tunis, Habib Achour, secrétaire général du syndicat, appelle à une grève générale les 26 et 27 janvier. Devant une foule de sympathisants, il déclare qu’« il n’y a de combattant suprême que le peuple », en référence au titre donné au président Habib Bourguiba.

Ces propos, considérés comme une provocation, poussent la police à encercler le siège de la centrale dès le 25 janvier. Près de 200 dirigeants syndicalistes sont bloqués à l’intérieur. Le lendemain matin, Habib Achour téléphone à la Direction de la Sûreté Nationale et demande le retrait des forces de l’ordre. En cas de refus, il aurait annoncé que « Tunis brûlerait ».

La situation perd alors son contrôle : des milliers de travailleurs et de jeunes, parfois des chômeurs non-affiliés à l’UGTT, descendent dans les rues de Tunis. La grève se transforme en manifestations émeutières : les protestataires envahissent le centre-ville et les quartiers huppés. Les forces de l’ordre sont rapidement dépassées et les confrontations s’enveniment malgré l’instauration du couvre-feu. Les barricades, les vandalismes d’édifices publics et les voitures incendiées se multiplient.

Réprimés par l’armée

Malgré l’état d’urgence décrété en fin d’après-midi par le président Habib Bourguiba, la foule poursuit les manifestations. Pour la première fois depuis l’indépendance, le gouvernement fait appel à l’armée, placée sous la direction de Zine el-Abidine Ben Ali, appelé à la hâte à la tête de la sûreté générale par le Premier ministre Hédi Nouira.

52 morts et plus de 365 blessés

Face à la montée de la colère des manifestants, l’armée enchaîne les dérives. Le bilan est lourd : 52 morts et plus de 365 blessés, selon les chiffres officiels, alors que d’autres sources évoquent plus de 200 morts et des milliers de blessés. Les représailles du gouvernement sont rapides : plus de 500 personnes sont condamnées. L’état d’urgence et le couvre-feu sont également maintenus durant plus d’un mois. Ils ne seront levés que les 25 février et 20 mars suivants.

Pour le pouvoir en place, la grève générale du 26 janvier sacralise l’opposition radicale des mouvements syndicaux. Plusieurs grands dirigeants, dont Habib Achour et Abderrazak Ghorbal, seront arrêtés puis incarcérés. Treize autres écopèrent de peines allant de dix ans de travaux forcés à six mois de prison.

Nouvelle ère

Comme remarquent les historiens Larbi Chouikha et Eric Gobe dans leur ouvrage Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance, « le ressentiment populaire engendré par la répression de janvier 1978 a contribué à créer un climat propice à des actions violentes contre l’État. »


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Souvent considéré comme les prémisses des émeutes du pain, le « Jeudi noir » est un repère de l’histoire tunisienne : il représente la plus grande révolte populaire tunisienne depuis l’indépendance, et le premier soulèvement de cette importance sous le président Bourguiba.

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