Le père du jazz sud-africain Hugh Masekela n’est plus

Hugh Masekela, lors d'un concert à Westminster Abbey en mars 2012. © Leon Neal/AP/SIPA

Le trompettiste s’est éteint ce mardi 23 janvier, en Afrique du Sud, des suites d’un cancer de la prostate contre lequel il luttait depuis près de dix ans. Il avait 78 ans.

Ramapolo Hugh Masekela n’était pas seulement une légende du jazz ou le père du jazz sud-africain. Il était bien plus que cela. « Brother Hugh » était un musicien-activiste qui se servait de sa voix et surtout de son souffle – à la trompette, au bugle ou au cornet – pour épancher ses intimes convictions, faire part des combats acharnés qu’il menait et même des addictions avec lesquelles il se débattait. Sa musique polymorphe est le reflet d’un combat permanent, en première ligne dans la lutte contre l’apartheid, contre l’oppression. Souffle impétueux, aigu, pétri à la fois de colère et d’espoir…

N’est-ce pas ce que l’on entend quand on écoute Soweto Blues (South Africa Freedom Song), morceau qu’il écrit en juin 1976 suite au massacre de Soweto, interprété par son épouse d’alors, la chanteuse Miriam Makeba ?

Ou quand il joue et chante sur sa composition de 1987, Bring Him Back Home, titre aux décharges funky sur lesquels plane un jazz libertaire et transcendant. Un tube qui deviendra l’hymne pour le mouvement de libération de Nelson Mandela.

Sa trompette se fait aussi plaintive et ombrageuse. Qui se souvient du morceau Stimela paru sur l’album Hope en 1994 pourra en attester. Un jazz saupoudré de funk qui prend aux tripes de par sa finesse et sa gravité.

 

 

Une musique intemporelle et résonnante

The Jazz Epistles. Nous sommes dans les années 1950. C’est avec ce trépidant sextet porté sur le be-bop (leurs titres sont inouïs), et au sein duquel joue aussi le pianiste Abdullah Ibrahim (avec qui Masekela collaborera régulièrement), que l’aventure commence pour ce natif de Witbank, ville de la province du Mpumalanga. Il y a vu le jour le 4 avril 1939.

C’est au cours de son adolescence qu’il tâte de la trompette avant de quitter Soweto pour Londres, en 1960. C’est alors une urgence pour le musicien : il doit quitter l’Afrique du Sud. « Quand l’avion a décollé, c’était comme si j’étais libéré d’un poids énorme. Comme si pendant vingt-et-un ans, j’avais été constipé », peut-on notamment lire dans un passage tiré de son autobiographie, éditée en 2004, Still Grazing : The Musical Journey Of Hugh Masekela, cité par l’AFP.

 

 

Un départ pour fuir ce régime de l’apartheid qu’il dénoncera à travers une musique intemporelle, qui résonne encore vigoureusement. Là-bas, il intègre la Guildhall School Of Music avant de s’envoler pour New-York où il fera la connaissance des grands noms de la musique américaine, figures du jazz, du blues, de la soul ou du rock – de Miles Davis à Harry Belafonte en passant par Jimmi Hendrix, Marvin Gaye et de celle qui sera sa femme pendant deux ans, Miram Makeba.

Sans oublier le producteur Stewart Levine, rencontré sur les bancs de la Manhattan School Of Music. C’est avec lui qu’il co-organise Zaïre 74, le fameux Woodstock africain (des bandes de la prestation des artistes africains qui s’étaient produit au stade de Kinshasa en septembre 1974 à l’occasion du combat de boxe qui opposait Mohammed Ali à George Foreman, de Miriam Makeba à Franco Luambo et son TP OK Jazz, ont d’ailleurs été publiées l’an dernier à l’initiative des deux complices).

Oui, Masekela est bien plus intéressé par le volet africain de ce concert, qui a aussi accueilli des pointures américaines comme James Brown et B.B. King. Il se battra pendant des années pour que les enregistrements des concerts des artistes africains sortent au grand jour.

L’hybridité d’un géant de l’afrojazz 

Aux États-Unis, où sa carrière prend véritablement son envol, ce géant du jazz cultive une musique fortement hybride s’imprégnant de funk, de mbaqanga (style musical zulu), de musiques ouest-africaines, d’Afrique Centrale et même de disco (Don’t Go Lose It Baby envahit les dancefloors en 1984).

Ses compositions sont marquées par une certaine transe, celle des chants religieux de son enfance mais aussi des chants des travailleurs de Soweto, township où il a grandi (c’est d’ailleurs le thème du titre Stimela). De quoi échouer à lui coller une étiquette. Plutôt salvateur pour  un musicien de jazz dont la carrière s’étend sur près de soixante ans.

Il est un compositeur et chef d’orchestre prolifique qui accompagne des stars internationales parmi lesquelles l’américain Paul Simon tout en publiant nombre d’albums d’envergure (éplucher son immense discographie est un plaisir sans pareil). Notons, en 1968, la publication du très groovy Grazin’ In The Grass, l’un de ses plus grands hits, composé par Philemon Hou, qui parade en tête du classement international de singles Billboard Hot 100 cette année-là.

 

De l’exil au retour

En 1975, le titre Mama, publié sur l’album The Boys Doin’ It marque aussi les esprits. Il raconte l’histoire d’une femme de retour en Afrique du Sud après la libération de Nelson Mandela et ce, après un exil forcé. C’est le doux rêve que nourrit Hugh Masekela. Et c’est en février 1990 qu’il se concrétise avec la remise en liberté de Madiba.

Il retrouve alors sa terre australe et natale où il continuera d’explorer et exploiter tout ce qu’il aura amassé comme influences. Il fait entendre sa voix tant sur scène qu’en politique. Il se montre notamment critique vis-à-vis du programme d’émancipation économique des Noirs instauré par le nouveau gouvernement, qui crée selon lui une nouvelle élite noire.

Le musicien multirécompensé en profitera aussi pour exalter son militantisme notamment marqué d’un panafricanisme sans limite : abolir les frontières au nom de l’unité africaine… Voilà pour le mot d’ordre.

Rien d’étonnant donc à ce qu’on le retrouve à écumer les scènes avec un certain Fela Kuti, dont la musique est toute aussi marquée de militantisme au Nigeria.

Mais Hugh Masekela a aussi connue une vie turbulente, marquée par les excès : argent, drogue et alcool. Une période sombre de sa vie qu’il évoquera dans son autobiographie. Et pourtant, sa musique n’en reste pas moins lumineuse. « J’étais accroc à l’argent, quand je pouvais en trouver, accroc aux drogues, qui n’étaient jamais dures à trouver, accroc à l’amour, accroc au sexe et à la musique, et pas du tout pressé de devenir sobre. En réalité, il m’a fallu plusieurs décennies avant de me réveiller ».

« Un baobab est tombé »

Jacob Zuma, président sud-africain n’a pas manqué de réagir dès l’annonce du décès de l’architecte de l’afro-jazz  : « La nation pleure un de ses talents à la signature la plus emblématique. C’est une immense perte pour le monde de la musique et le pays tout entier. (…) On n’oubliera pas sa contribution à la lutte pour la libération ».

Quant au ministre sud-africain de la Culture Nathi Mthethwa, c’est notamment avec ces mots qu’il a rendu hommage au trompettiste : « Un baobab est tombé ». Un baobab qui, même abattu, n’a rien perdu de sa gloire. Un baobab dont les palabres marqueront à jamais l’histoire tant douloureuse que glorieuse de l’Afrique du Sud, de la musique ô combien vaillante de ce pays et surtout, l’histoire du jazz mondial.

 

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